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f
CHANSONS
de
Thibault 1T, Conte de Champagne et de Brie,
roi de nàvarre.
Cette édition est tirée à 350 exemplaires , dont
334 sur papier carré vergé, 8 sur papier
jonquille, 8 sur papier bleu.
Reims, Imp. de P. REGNIER.
^»* 9
CHANSONS
DE
Thibault IV, Comte de Champagne et de Brie.
ROI DE NAVARRE»
Les nobles, le peuple et prélas
Et tons ceulx, qui sirent au bas ,
Et autres privés et estrange
Crient : — Vive la Roine Blanche !
Et nostre Roy vive ensement !
Et elle ait le gouvernement
Sur tous , seule, et primeraine,
Et le Roy en son vray demaine
Comme sa mère et nostre Dam*
Et comme vraye preude famé,
A qui de coeur obéirons.
E. Deschamps. — Miroir du
mariage. — M. bib. nat.
REIMS.
1851,
>¥ax.
RECHERCHES
Sur la Vie littéraire et les Œuvres de
Thibault IV, Comte de Champagne et de Brie,
roi de Navarre,
De tous les princes , qui régnèrent en Champagne , le
plus célèbre est Thibault IV. Son règne de cinquante ans méri-
terait un sérieux historien : quelques pages ne peuvent suffire a
cette longve tâche. D'ailleurs, nous pardonnerait-on de l'en-
treprendre à propos de chansons ; ce serait abuser de la con-
fiance du lecteur. Déjà nous allons, et trop souvent peut-
être , descendre dans le domaine des graves chroniques pour
expliquer dés vers moins connus pour leur mérite réel
qu'a cause du voile mystérieux, qui les protège contre l'ou-
bli. Les poètes les plus harmonieux ne sont pas toujours de
profonds hommes d'EUt : si Thibault eut prévu les médisances
cruelles, que devaient attirer sur sa mémoire ses galanteries
poétiques, il eut sans doute employé sa verve comme tant
d'autres è chanter la déroute de Roncevaux ou les malheurs
de Tristan et d'Yseolt. Mais pour les princes la vie du monde
commence tôt. Ils sont aux prises avec la société bien avant
que l'expérience leur prête son égide : et souvent ils payent
cher l'honneur d'ouvrir la campagne au printemps de leurs
jours. On fat sans pitié pour Thibault : la légèreté de son
caractère se prêta merveilleusement à prolonger sa jeunesse pendant.
et à le rendre tour-à-tour le jouet de passions , qui ne furent
pas les siennes, ou le dévoué serviteur d'une femme, qui
le domina» parce qu'elle avait du génie et qu'il n'eut que
de l'esprit et de la bravoure.
Ordinairement on cherche dans les chroniques ce qui peut
éclaircir l'histoire : mais cette fois c'est elle, qui va rectifier les
erreurs acceptées trop facilement par les conversations intimes
et conservées avec complaisance par la tradition mal à pro-
pos crédule. Les personnages, qui vont entrer en scène, sont
connus : il nous suffira de les nommer.
Henry I er , comte de Champagne, mourut en 1175 après
avoir eu pour femme Marie de France , fille de Louis VII.
Henry, II e du nom , l'aîné de ses fils , lui succéda. Compa-
gnon de guerre de Philippe-Auguste, il contracta mariage
pendant la croisade de 1191, avec Isabelle, reine de Jérusa-
lem : de cette union naquirent Alix, qui depuis donna sa
main au roi de Chypre Hugues de Lusignarr, et Philippine
épouse d'Erard de Brienne. Elles étaient encore au berceau,
quand elles perdirent leur père en 1192. Thibault, sod frère
cadet , prétendit que la Champagne était un fief masculin et
parvint à s'en emparer à l'exclusion de ses nièces, trop jeunes
pour défendre leur héritage. — Ce prince, 5 e comte de son
nom , partagea son lit conjugal avec Blanche , fille de
Sanche VI et sœur de Sanche VU, tous deux successive-
ment rois de Navarre. Il périt jeune (1201-1202) et laissa sa
femme enceinte. Quelques mois après, elle mit au monde un
prince, qui fut nommé Thibault comme son père : cette cir-
constance lui valut pour premier surnom celui de Posthume (1).
Elle fut plus tard exploitée par les factions , quand elles
éprouvèrent le besoin de le déconsidérer.
Thibault III avait pu , grâce à l'enfance d'Alix et de Phi-
lippine, se faire reconnaître comte de Champagne. Erard de
Brienne voulut à son tour profiter de la minorité de Thi-
bault IV , pour faire valoir les prétentions de sa femme.
Pendant plusieurs années Blanche eut à défendre par les armes
(1) D. Anselme : Histoire de la Maison de France : 1126. ~
Toni> 2. — Les grandes chroniques de France : Paulin Paris,
J*3& f Tom 4, p. 119.
les droits de son fils. Elle les fit triompher ; et un arrêt
rendu pat les Pairs du royaume, en Juillet 1216, repoussa
définitivement les réclamations de ses adversaires (i).
Blanche de Navarre serait plus illustre , si la destinée ne
l'eut fait contemporaine de Blanche de Castflle : toutes deux
du même nom , toutes deux d'origine espagnole, toutes
deux régentes, elles surent par leur adresse et leur énergie
sauver l'héritage de leurs enfants. Blanche de Navarre
précéda de 26 ans Blanche de Gastille .dans la lutte et lui
donna l'exemple de l'amour maternel et du dévoûment. Elle
1 fut brave , libérale et généreuse : la Champagne n'a pas en-
core oublié la bonne comtesse Blanche; ce qui prouve que
les bienfaits ne font pas toujours des ingrats
Elle aimait les lettres et les arts; et plus d'un poète bril-
lait à sa cour. Dans leur conversation , Thibault apprit les
premières règles de la poésie : l'amour fit le reste (2). Le
comte de Champagne passa sa jeunesse à la cour de Philippe-
Auguste : là florissaient alors Hélinand , Chrétien de Troyes ,
Raoul de Houdan et bien d'autres trouvères distingués. A
leur école le prince forma son goût délicat et son style élégant.
'Les études, qu'il fit sous les professeurs de l'université de
Paris, en co temps la première du monde., développèrent les
heureux germes, qu'il tenait de la nature (5).
Thibault était bien fait, d'une figure agréable, adroit dans
tous les exercices de chevalerie ( 4 ) : il savait manier
la lance avec habileté. Riche d'imagination, adorateur avoué
des dames , il dut se hâter de donner son cœur. A cette époque
de mœurs chevaleresques , l'amour , disait-on, élevait l'âme
et lui donnait toutes les vertus. Aussi pour mieux valoir, cha-
(1) Chantereau : Traité des fiefs : Preuves, p. 69.
(2J V. chanson 5« , 1" couplet, p. 9.
(3) André Favyn. Histoire de Navarre : Paris 1612. pag.
300. — Baugier : Mémoires historiques do Champagne, t. 1,
p. 167.
(4) Cependant Thibault dans la chanson 45, p. 67, dit qu'il n'est
pas beau : peut-être y a-t-il modestie de sa part. — Quelques jeux
partis nous le présentent comme gros. V. p. 81 , 1W>.
VIlj
cun cherchait-il à placer aussi haut que possible ses hommages et
ses affections. Il était de bon ton d'avoir des aventures- gaillardes
avec les bergères et de languir aux pieds des châtelaines.
Telle était au moins l'habitude des poètes nobles ou vilains (l).
Le jeune comte 4e Champagne n'eut garde de manquer à
l'usage : il s'y conforma d'autant plus scrupuleusement que
l'homme, qui passe pour avoir été son maître dans le grand
art de composer lais et chansons , Gace Brûlé ne faisait autre
chose* au risque de perdre la liberté et peut-être la vie (2j.
Thibault, petit-fils des rois de France, de Navarre, d'Angle-
terre et des empereurs d'Allemagne , possesseur d'une de nos
plus grandes provinces, héritier présomptif d'une couronne,
pouvait difficilement trouver une femme d'un rang supérieur
au sien. Ce n'était qu'autour du troue qu'il pouvait rencon-
trer Dame assez haut placée, pour qu'il pût avec vraisem-
blance se plaindre de ses dédains.
Sous le beau ciel d'Espagne naquit vers la fin du xn«
siècle une princesse, qui devait être l'honneur de son sexe et la
gloire de la France. La fille d'Alphonse le Noble, roi de Castille,
Blanche avait épousé Louis de France, le digne fils de Philippe-
Auguste. L'époque de sa naissance est douteuse : le rang même
qu'elle occupa parmi les enfants de son père est sujet à dis-
cussion : néanmoins elle dut voir le jour vers 1187. Son mariage
eut lieu le 22 mai 1200. Sa figure était belle et noble. Varillas
prétend qu'elle avait le teint frais et coloré (3); il a pour cela
de malicieuses raisons , sur lesquelles nous reviendrons plus
.tard. Il aurait dû dire aussi que Blanche avait les cheveux
blonds : c'était un fait, si non facile à prouver , au moins utile
à poser en avant dans certain but. Mais il est un point sur le-
quel tous les historiens s'accordent : c'est que l'illustre prin-
cesse était absolue dans ses affections (i). Elle aima son
(1) V. Chansonniers de Champagne, des xu e et xin® siècles.
Reims, 1810. — Chansons de Geoffroy de Chastillon, de
Gauthier d'Espinoy , de Jacques de Dampierre , de Philippe de
Nanteuil, du comte de Roucy.
(2) Voir même volume : Préface, page 56.
(3) Varillas ; Histoire de la minorité de Saint Louis : Lahaye,
1C85.
(4) Mczeray , abrég. : 1740. In-12. T. V. p. U9, 151. "
mari , ses enfanta avec passion , même avec jalousie. Nous
répéterons par ici l'anecdote trop connue du lait offert à Saint
Louis par une dame d'honneur, on jour que Blanche était
malade, ni les craintes qu'elle manifestait de voir Marguerite de
Provence lui enlever l'affection de son 01s (1). Un amour par-
tagé n'eut pu lui convenir *. jamais elle n'eut aimé l'homme,
qui n'eut pas été partout, sans cesse -et tout entier à elle. Elle
suivit son mari dans ses foyages , à la guerre. Elle ne le quitta
que lorsque l'impérieuse nécessité l'y contraignait. Louis était
digne d'un amour aussi passionné : a peu près du même âge
qu'elle, il ne cessa de lui rester fidèle (Si. Il acceptait avec
bonheur la compagne, que le ciel lui donnait , et mettait sur
le compte de son dévoûment ce que son caractère avait de
dominant. D'ailleurs Blanche avait le génie des affaires, et son
énergie était toujours à la hauteur des événements.
Louis se prépaiait au trône par des victoires: il battait
les Anglais en Poitou le jour même où Philippe-Auguste ga-
gnait la bataille de Bouvines. Élu roi d'Angleterre en 1216, il
soutint avec vaillance ses droits à la couronne, que le peuple
lui avait offerte. Lorsque la trahison l'eut contraint à repasser
la mer, il ne cessa d'aider ton père dans ses projets d'unité
monarchique* Blanche renonça sans peine à succéder aux hé-
ritiers de Guillaume le Conquérant: elle ne voulut pas non
plus que l'on fit la guerre pour faire valoir ses titres au
trône de Castille : celui de France lui suffisait. Toute sa vie,
fidèle à la politique de Philippe, elle ne cessa d'applaudir aux
efforts tentés pour soumettre les hauts barons. La ruine de
l'oligarchie féodale devint son rêve : et la vigueur, qu'elle mit
à le réaliser» fut la seule cause des calomnies, dont elle fut
victime.
.C'est à cette femme à l'âme ardente et dévouée , que le
jeune Thibault offrit , dit-on , ses hommages de poète: nous
verrons qu'il plaçait ailleurs son cœur d'homme. Certes il ue
pouvait plus haut et mieux choisir : il trouvait dans Blanche
une grande dame à respecter, une femme vertueuse dont il
(i) Cette jalousie est tournée en ridicule daus un pamphlet
rimé, publié à la fin de ce volume.
(2) Grandes chroniques de France. Paulin Paris: Paris, 1838.
T. IV, p. 226.
pouvait chanter les rigueurs avec sincérité. — Il est impossible de
prouver même sur ce modeste point la certitude de la tra-
dition : mais il faut convenir que rien n'est plus vraisemblable.
La calomnie a besoin d'un pivot , si faible qu'il soit : il lui
faut pour s'appuyer une apparence de vérité. Lorsque plus" tard elle
accusa Thibault d'un empoisonnement adultère, elle no put se dire
écouter que par ce que sans doute elle prit pour point de
départ quelques couplets dédiés par Ihibault à Blanche, couplets
d'ailleurs qu'il eut pu donner à d'autres sans y changer fin seul mot.
— Le monde ne fut pas dupe de celte passion d'étiquette. On
n'y vit que ce qu'il y avait, c'est-à-dire des chansons : et
comme elles étaient jolies, -on les applaudit sans les prendre au
, sérieux. Pour le jeune Comte de Champagne ce n'était qu'un ba-
dinage, et personne ne songeait à dénaturer alors des galanteries
sans prétention comme sans résultat possible (1).
A la cour de France brillaient " alors ( i 51 6 -1220) deux
princes jeunes comme Thibault, — l'un, Pierre de Dreux, comte
de Bretagne , du chef de sa femme Alix, — l'autre, Philippe de
France , fils de Philippe-Auguste et d'Agnès de Meranie ,
gendre de Renaut, comte de Boulogne, un des vaincus de Bou-
vines. Sous la main puissante du grand Roi tous ces enfants
de la maison royale restaient soumis et vivaient en bonne
intelligence. Philippe et Pierre furent longtemps amis de Thi-
bault s le dernier surtout aimait les poètes et composait aussi
des chansons. Le Comte de Champagne lui confiait sans doute ses
rimes amoureuses : les plaisanteries inno centes , qui jaillissaient
de ces conversations intimes, devinrent un jour d'odieuses diffa-
mations. *
Thibault ne tarda pas à prouver que sa prétendue nassion
/n'était qu'un thème poétique : Fiancé vers 1219 avec Margue-
(1) Nous devons surtout faire grand estât du comte de
Champagne, lequel s'estant donné pour maîtresse la Reyne
Blanche, mère de saint Louis, feit une infinité de Chansons
amoureuses en faveur d'elle... Je m'ssseure qu'on cest amour
il n'y eust qu'honneur: car cette grande princesse estoit très
saige. Si est-ce que pour ne rendre sa plume oiseuse, il en
faict fort le passioné. — Estienne Pasquier ; Recherches sur la
France: Paris, 1665, in fol. p. 661. — Varillas proclame
hautement la chasteté de Blanche : il lui reproche seulement
de la coquetterie, p. 10.
XI
rite, jœur d'Alexandre * roi d'Ecosse (1) il épousait Tannée
suivante Gertrude de Hasbourg, veuve de Thibault I er , due de
Lorraine , tué sur le champ de batsille de Bouvines. Quelques
mois après il trouvait moyen de faire prononcer par l'église
la nullité de cette union , sous prétexte de parenté (2). En
1223 ou 1224 il offrait sa main à la sœur du fameux Humbert
de Beaujeu, depuis connétable de France : Tannée suivante
Agnès lui donnait une lille nommé Blanche, et plus tard du-
chesse de Bretagne (3).
Pendant que Thibault commençait à faire connaître ainsi la mobi-
lité de ses affections et l'indépendance de son cœur, il avait su
vaillament combattre les ennemis de la Fraice : avec Louis Cœur-
de-Lion il lutta dans le midi contre les barons de Gascogne ,
qui savaient si bien exploiter à leur profit le fanastisme des
Albigeois. En 1223 , il fit la guerre contre les Anglais dans îe
Poitou, la Saintooge et la Guyenne. La bravoure, qu'on lui vil
déployer au siège de la Rochelle, lui valut l'estime des, hommes
d'épée (4). Ce qui n'empêcha pas les factions d'en faire un
lâche , quand cela leur put profiter.
Quelques historiens modernes ont avancé que déjà Louis était
las des assiduités de Thibault près de Blanche et que par prudence
il dissimulait son ressentiment (5). Nous avons, chercha quel texte
original pouvait étayer celte proposition étrange. Nous n'avons
rien trouvé, qui pût motiver les inquiétudes du f rince, rien qui put
les faire supposer. Pendant la campagne de 1223 , Blanche et les
autres princesses passèrent leur temps en prières pour attirer les
bénédictions dn ciel sur m drapeaux français (6). Son affection
pour Louis est proclamée par tous les chroniqueurs sérieux ; t*
(1) Camusat : Mélanges historiques , Troyes 1619. In-8». —
Oihenart ; notitia utriusque Vasconiœ. Paris 1636, page 353.
{2} Voir sur cette curieuse affaire les historiens de Lorraine.
Gertrude mourut en 1225.
(5) D. Anselme : Histoire généalogique de la maison de France,
Tom. I.
(i) Chronique de Rains : Louis Paris : Paris 1837. p. 160. —
Grandes chroniques de France , t. 4. p. 203.
(5) Beraud de L'Allier, Histoire des comtes de Champagne.—
Baugier: p. 177, 178, 180. — Varillas , p. 13.
(6) Grandes chroniques s» t. 4. p. 218. — Vie de Blanche*
de Castille, par Auteuil : Paris, 1644, in-4o.
XII
ne fut qu'en 1226 qu'on osa ternir, pour la première fois,
sa gloire sans tâche.
Louis VIII avait remplacé son père sur le trône. Les nobles
méridionaux, sous prétexte de liberté de conscience, cherchaient à
reprendre à la couronne les cités, qu'elle avait conquises sur la
féodalité. Amaury de Monfort avait longtemps défendu la cause
royale : mais ses ressources étaient épuisées. La cour de Rome
fit prêcher une croisade contre les Albigeois, et en 1225
Louis se mit en mesure de marcher contre les rebelles. Les circons-
tances étaient graves et avant d'entrer en campagne il écrivit son
testament. C'était une belle occasion de manifester le méconten-
tement, qu'auraient pu lui causer les coquetteries de Blanche. Il
lui prodigua les marques d'estime et d'affection les plus positives,
et lui laissa des sommes d'argent considérables (1), alors il était
âgé de 39 ans , en pleine santé : rien ne pouvait l'empêcher
de faire connaître ses volontés.
Cependant l'armée se mit en marche et bientôt te siège d'Avignon
commença. Le comte /de Champagne avait suivi le roi avec ses
vassaux: mais au bout de 40 jours il déclara que le terme, au de-là
duquel rien ne l'obligeait à servir la couronne, expirait et qu'il en
profitait pour retourner dans ses terres. Malgré les remontrances
de Louis , il partit et revint en Champagne (2).
■ »
Comment , il faut absolument à certains yeux que tous les
actes de Thibault aient eu pour mobile une aveugle passion pour
/l) Le testament est daté du 25 Juin 1225. Y. histoire des
ministres d'Etat, fol. 425. — V. Mezeray,abrégé,t. v. p. 152. —
Vie de Blanche : par Auteuii, 1226. — 11 voulut et ordonna qu'au
cas qu'il vînt à décéder en ce voyage la charge et gouvernement des
affaires du royaume et de ses enfants fût donné à sa femme et la
déclara régente comme la cognoissant sage, femme vertueuse et
affectionnée à leurs enfants et au royaume. — Hist. gen. des rois
de France, par Du Haillan, in-fol. 1576-1584, p. 478.
(2) Le comte de Champagne,Thibault, se départit du siège et vint
en son pays sans conjié demander au roy ni au légat : — Grandes
chroniques de France, t. 4. p. 225. — Mezeray, abrégé, t. V, p.
149, 150. — Baugier soutient que Thibault se rendit d'Avignon
à Paris ; il se trompe , p. 182. — Varillas commet la même
erreur, p. 17. — Mais ils avouent tous deux que la reine
le reçut fort mal.
XIIj
Blanche, on a dit qu'il ne pouvait supporter l'absence de la
reine et que son but unique en désertant était d'aller la retrouver
à Paris. Ce » roman s'étaye , il est vrai , sur le récit d'un
moine. Mais ce moite est anglais, par suite ennemi de la France et
de ses rois. Le témoignage de Mathieu Paris est donc suspect :
ensuite il n'avance que, timidement cette calomnie, dont nous
apprécierons bientôt la, cause (1).
De toutes nos chroniques étrangères et françaises, qui ont
écrit l'histoire de ce temps , de toutes les chansons de Thibault
on ne peut extraire une ligne, qui prouve l'adultère de Blanche.
Qui croira donc qu'un prince, qu'un général abandonne un siège
avec toute son armée uniquement pour aller à deux cents lieues
de la tomber respectueusement aux genoux de sa dame ou lui
chanter une complainte rimée? — Ce ne fut pas vers
Paris que marcha Thibaut ; mais il se rendit en Champagne.
D'un autre côté-, s'il tenait tant à contempler la Dame de
ses pensées , il n'avait qu'à l'attendre. Nous allons voir
que quelques semaines plus tard elle venait rejoindre son royal
époux (2) : mais Thibault n'était plus près de lui. Enfin Blanche
avait elle-même pris la croix contre les Albigeois : o'était une
assez étrange manière de chercher à lui plaire que de refuser de
combattre ses adversaires déclarés (3). —Poursuivons : malgré
la défection de Thibault, la ville fut prise et Louis continua la
guerre dans le midi jusqu'à l'automne. Durant les mauvais jours
il se retira pour aller prendre ses quartiers d'hiver en Auvergne.
Ce prince était d'un 4empérament délicat (4) : fatigué par la
longue campagne, qu'il venait de faire, il tomba malade au château
de Montpensier, et quelques jours après la Toussaint il mourut.
Les ennemis de Thibault exploitèrent sa fuite : ils prétendirent
que le comte de Champagne , pour satisfaire librement sa
passion criminelle et prévenir l'effet des menaces de Louis, l'avait
empoisonné.Cette accusation est naturellement acceptée par Mathieu
Paris et un autre anglais , Mathieu de Wesminster, son fidèle
(1) ffistoria major ; Mathieu Paris, Londres 1640 ; in-folio
anno 1226.
(2) Le Nain de Tillemont , Vie de saint Louis : Société de
l'histoire de France, t. I, p. 428. — Chronique de Ph.
Mouskes, t. II.
(5)Duohesne, p. 6, 687.
(i) Mezeray, abrégé, t.v. p. 145.
JHV
•*
écho (1) .El le est reproduite, mais faiblement, par la chronique de
Reims et celle de Philippe Mouakes (2).
Cette cruelle calomnie fut accueillie par les royalistes en
ce qui touchait Thibault seulement, et dans tous ses détails,
par les ennemis de la France et ceux de la reine.
Louis est-il mort empoisonné ? Guillaume de Nangis , les
gpandes 'chroniques de France, Guillaume Guiart, Joinville, ne
le laissent pas même soupçonner. — Dom Lobineau, dans son
histoire de Bretagne , pense que l'empoisonnement est certain , et
que le nom seul du coupable est incertain (3). Richard de Saint-
Germain fait tomber sur les Àlbigeoi3 cette accusation de meur-
tre (4). — Ce fut une attaque de dyssenterie qui tua le Roi : Ma-
thieu Paris luj-même ne peut le nier (3). — Louis Vin mourut en
croisade. On en fit un martyr. Ses vertus furent exaltées. On
al(a même jusqu'à dire qu'il périssait victime de sa fidélité con-
jugale et de sa chasteté. Telle est l'opinion de Guillaume de
Puylaurent, chapelain du comte de Toulouse, contemporain
(iy Mathieu Paris, historia major; londini 4640 , 2 tomes
in-folio, anno 1226. — M. de Wesminster; flores historiarum :
BrUanniearum rerum : scriptores vetustiores- Heidelberg, 1587,
p. 805.
•
(2) Tom. 2, p. 553. — Baugier et, de nos jours, Beraud ont
dans leur histoire de Champagne reproduit et accepté sans hési-
tation, cette indigne calomnie ; il est plus simple de répéter un
bruit scandaleux que d'en étudier la source ; il n'aurait qu'à
se trouver faux ! — Varillas fait aussi de Thibault un lâche
empoisonneur ; mais il suffit.de lire son pamphlet pourvoir qu'il
avait peu étudié nos chroniques. Par exemple pour augmenter en-
core le nombre des crimes imputés à Thibault, il le dit tuteur
d'Alix et de Philippine de Champagne : il l'aecuse bravement
d'avoir dépouillé ses deux pupilles, dont il tait, aussi ses nièces :
tandis qu'elles n'étaient que ses cousines, et qu'elles étaient nées
dix ans avant ce prince.
(3) Hist. de Bretagne, T. VII : c. 48 , p. 219.
(I) Ughelli ltalia sacra , T. 5, p. 987.
(5) Math. Paris : anno 1226. — Le Nain de Tillemont, Histoire
de saint Louis, T. I, p. 413. — Mezeray , abrégé , t. V, p.
143.
XV
des faits qu'il raconte dans sa chronique (l). Nous Voici bien
loin d'un infâme empoisonnement. Permis au sieur de Voltaire
de tourner cette tradition en ridicule ; mais , après tout , la
de chronique d'un prêtre français mérite bien pour le moins autant
confiance que celle d'un moine anglais trompeur ou mal informé.
Mathieu Paris essaie de rendre l'accusation vraisemblable : il
pose en fait que Louis mourut avant la prise d'Avignon , et que
œ fut seulement à Montpensier , où il s'était retiré pendant les
travaux du siège , qu' eut lieu la défection de Thibault et que
le roi le menaça de sa colère. C'est alors ,- dit-il, que le comte
de Champagne prit les devants. — Heureusement, des faits incon-
testables détruisent cette fable de fond en comble. Thibault
se retira dès le mois de juillet. Avignon capitula le 15 août ,
et Louis mourut le 8 novembre 1226. — Ce n'est pas tout :
Thibault était marié : donc il ne pouvait épouser Blanche. S'il
y eut erime , cette princesse était innocente : un ennemi des
fleurs de lys seul peut supposer le contraire. Hais un assassin pou-
vait-ilespérer lui faire accepter ses hommages ? — - Btahche venait
rejoindre Louis , quand elle apprit sa mort. Tous les histo-
riens témoignent de «a vive douleur : son désespoir fut tel
qu'elle voulait s'Oter la vie (2).
*
Pour répondre aux accusateurs d* Thibault , nous rappel-
lerons que Louis IX l'estimait et le reçut souvenj à sa table ;
il donna sa fille en mariage au fils du comte de Champagne.
Le Roi martyr eut-il fait tant d'honneur au meurtrier, de son
père {?>) ? il est sans doute des princes, que ta politique décide
(1) Ph. Moulkes , vers 21,441. — Grande chronique de France,
t. IV, p. 225 , 226 et 250. — Meseray , abrégé , t. V , o. 144.
— Doohesne, p. 288. — Méîfeges curieux du père Laboe , p.
•55. — Chronique de Guillaume de Puylaurens.
fi) La Roine Blanche menoit merveilleus duel ; et ce n'estoit
pas merveille ; car elle avojt moult perdu. Car ses enfant estoient
petit et elle estoit seule femme d'estraignes contrées et avait
a marcir à grands seigneurs. Chronique de Rains, p. 179. — r
V. Mezeray , abrégé , t. V , p. 152. — ïillemont, T. 1 , p. 416
et 425. — Ph. Mouskes , T. 2, p. 5J4.
(5) Joinville. — Histoire de Saint Louis. — 1668.—' Grandes
chroniques de France. — D. Anselme , histoire de la maison de
France. *
XVI
a faire des bassesses * mais saint Louis n'était pas homme à
commettre de telles 1 achetés.
Thibault était coupable non pas d'adultère , ni d'empoison-
nement , mais de trahison. Et il ne l'était pas senl. — Phi-
lippe-Auguste avait bien jugé ce jeune prince : il connoissait
la mobilité de son caractère : aussi prit-il soin de l'attacher à
la couronne par un serment écrit (\). Bien plus , il exigea du
comte de Blois Gauthier d'Aveats , et de Hugues , comte de
Rethel . vassaux de Thibault , la promesse de servir la cou-
ronne, sHl manquait à sa parole (2). Ce grand Roi pressen-
tait qu'à la première occasion la noblesse secouerait le joug, qu'il
avait posé sur elle. Il négligea cependant de faire reconnaître, de
son vivant , Louis Y11T pour son successeur. C'était la première
fois, depuisravènement d'IIugues Capet,que la monarchie se sentait
assez forte pour ne pas acheter l'assentiment de ses feudataires.
Louis VIII put succéder à son père sans obstacle : mais les hauts
barons se demandèrent s'ils n'étaient plus rien dans le royaume.
L'Angleterre avait perdu la Normandie et le Poitou : quand Louis
VIII avait quitté Londres, après la guerre de 1217, on le oontragnit
à jurer qu'il rendrait les conquêtes de son père : il n'eu fit rien.
L'Anglais , dès lors , travailla sans relâche à ruiner la monarchie
Française.n parvint à liguer ensemble les grands vassaux de France:
Ils conspirèrent contre Louis. Les insurgés du Languedoc furent de
suite leurs alliés : l'Angleterre, encore maîtresse ' de la Guyenne ,
excitait sous main la révolte des Albigeois. Thibault ne sut pas
repousser les ouvertures qui lui furent faites ; et voici par quel
point les conjurés se l'attachèrent.
Sanche , roi de Navarre , frère de sa mère ,' était vieux ,
infirme et. sans enfant. Thibault devait être son héritier. Hais
cette succession était convoitée par tous les princes voisins ,
et notamment par le roi d'Aragon. Le comte de Champagne
s'inquiétait : il lui fallait des alliés dans le midi. Il s'en
présenta : mais ils appartenaient au parti des rebelles. Le» jeudi
avant Pâques 1124 , Guillaume de Moncader, vicomte de Béarn ,
(1) Chantereau : Traité des fief, spreuves 115.
(!) Idem p. j28. 132.
xvii
et Thibault se lièrent par un traité, dont le but était d'assurer
le trône de Navarre a ce dernier (ly.
Sauche était jaloux de son pouvoir. Mécontent des démar-
ches peut-être trop pressées do Thibault, il conçut le projet
de le deshériter. Jaymes , roi d'Aragon , suivait de près
les menées dn comte de Champagne , et savait habilement ex-
ploiter l'irritation de son oncle. Il fit signer au vieux monarque un
acte par lequel le survivant des deux parties contractantes
devait hériter du royaume de l'autre (2). Thibault fut dès lors à
la merci de tous ceux l qui lui promirent de l'aider à monter
sur le trône de Navarre. Les Albigeois et les conjurés lui offri-
rent secours ; il eut le tort d'accepter.
Cette intrigue était parfaitement connue. La chronique de Mouske
la signale nettement : elle raconte les relations, qui liaient Thibault
et les assiégés d'Avignon. Elle prétend que non seulement il
avait des intelligences dans la place, mais qu'il y pénétrait
• lui-même pour entrer en rapport direct avec les chefs Albigeois,
(3). Les causes de sa défection ne peuvent plus rester douteuses :
il trahissait Louis dans un intérêt d'ambition. Mais il ne fut pas
seul à tenir cetie coupable conduite : le comte de Bretagne et
d'autres encore correspondaient avec les rebelles et cherchaient à
faire échouer les projets du Roi (4). L'Angleterre était l'âme de la
conspiration (5). Si , plus tard , tout l'odieux de cette perfidie
retomba sur Thibault , c'est que son caractère inconstant le con-
duisit à trahir les conjurés pour rentrer dans le parti de la
cour de France, et qu'ils voulurent se venger de sa défection.
Louis VIII connaissait en partie le complot qui se tramait
(ljMarca: Histoire de Béarn. Paris, 1640, p. 566. Voir
ce traité, p. 568. — Histoire du royaume de Navarre , G. Cha-
puys. Paris, 1596 « p. 148.
(2) Marca : Histoire de Béarn , in-fol. Paris 1640. p. 566.
(3) Ph. Mouske, t. 2 : p. 515.' — Lenain.de Tillemont ac-
cepte ce récit : Histoire de S. Louis , tom. 1. an 1226.
(4) Y. Joinville , page 15. — Le Baud : Histoire de Bretagne ,
eh. 30 , p. 225-226. — Duchesne : Histoire de la maison de
Dreux , 1651 , in-folio *p. 538-529. — Lenain de Tillemont :
an 1226, p. 430, t. 1 .
(h) Le Baud : ch. 50 , p. 227.
2
XVIII
autour de lui: dès qu'il se scntil près de sa fin, il réunit les nobles
qui l'entouraient encore, et leur fit promettre qu'ils feraient sacrer
son jeune fils et reconnaîtraient Blanche pour régente (1). Mathieu
Paris prétend qu'à sa dernière heure il se repentit d'avoir gardé- la
Normandie et enjoignit à son héritier de la rendre (2). Le récit de
cette prétendue restitution in extremis révèle l'intérêt des calomnies,
qui l'accompagnent. Mais il faut remarquer que le testament du
prince est muet à cet égard : Louis IX ne se trouva pas au lit de
mort do son père ; et nos chroniques nationales ne disent rien de
ce qu'avance l'Anglais.
La mort de Louis VIII ouvrait la lice aux factions : elles
s'y jette rent tête baissée. Blanche dut mettre un terme rapide
sinon a ses regrets , du moins a sa juste douleur, et faire un
énergique appej au Dieu qui protège la France , à la na-
tion qui, dans ce temps, défendait ses rois. Elle entoura son
fils , non pas d'Espagnols, comme le prétendait l'opposition ,
mais de braves et loyaux français tels que Robert de Dreux,
Gauthier Cornu archevêque de Sens , Guillaume des Barres
et Mathieu de Montmorency, le célèbre connétable (5). Elle
leur adjoignit un homme, dont l'énergie et l'habileté déjouè-
rent maints complots coupables : nous voulons parler de Ro-
main, Légat du pape. Cardinal du titre de Saint-Ange dès
1212 (4), il fût chargé de plusieurs missions près de Phi-
lippe-Auguste. Ses grandes qualités lui valurent la confiance
de Louis VIII. Blanche crut bien faire en prenant pour con-
seiller un homme , que son mari n'avait cessé d'estimer (b).
(i) Mezeray : [Abrégé, tom, V. p. 145 et 170.
(2) Mathieu Paris : page 416.
f3) La royne Blanche... lui quist gens de conseil les plus
preudeshommes et les plus sages que on peust trouver, qui
resplendissoient de droiture et de loyauté, pour les besongnes
du royaume gouverner, autant clercs que lais. — Grandes
chroniques, 1226. Tom. IV, p. 231,
(4) Ciaconiua, page 649—2.
(5) Vir magna discretionis, aeceplus Deo et hominibus alque
sujficiens tantis negociis pertractandis : chronique de G. de
Puy-Laurent: ch. 34. — Duchesne, p. 687. — Virum generis et
morum nobilitate prœclarum, constûntiâ, industriâque com-
picum: Bulle du pape Honoré : Raignald : anno 1225, art.
29. — Consilio ac discrétion» conspicuum : Bulle de Grégoire IX:
id. anno 1228 : art. 22. — Vie de Blanche : Auteuil.
XIX
Etranger aux intrigues, qui déchiraient le pays , il put rendre
de notables services. La calomnie allait les lui faire payer
cher. C'était ainsi déjà : sera-ce toujours de même ?
D'après ravis de ses conseillers , Blanche s'empresse de con-
duire Louis IX à Reims pour le faire sacrer. Plusieurs grands
barons refusèrent de se rendre à cette cérémonie : d'autres
exigèrent qu'au préalable on mît en liberté Ferrand, comte
de Flandres , Renaud , comte de Boulogne ,- et d'autres pri-
sonniers politiques. Ils voulaient aussi faire restituer tous les fiefs
confisqués sur les vassaux jadis rebelles. C'était le but du
cabinet de Londres (1). Mathieu Paris prétend que Thibault
ne vint pas à Reims. 11 fut convoqué comme comte de
Champagne et pair du Royaume (2). Depuis sa fuite d'Avi-
gnon, il s'était retiré dans ses Etats et n'osait reparaître à
la cour, qu'il avait jouée et contre laquelle il conspirait. H
voulut cependant payer d'audace et tigurer au sacre. Déjà
ses officiers avaient préparé ses logements ; il allait entrer à
Reims, quand Blanche apprit son arrivée. De suite elle fai
expulser ignominieusement de la ville les gens du comte :
par ses ordres on arrache ses bannières, et on court a sa
rencontre lui signifier qu'il ait à se retirer, et que s'il avait
le malheur d'armer ses vassaux, l'armée royale irait le soumet-
tre (3). — Ce fait des plus curieux dessine nettement les rôles.
Thibault recevait un affront sanglant et public. C'était la
reine elle-même, qui le châtiait "d'une trahison, dont tout le
parti royaliste l'accusait hautement (4). Il se retira la honte
et la vengeance dans le cœur. Déjà , nous l'avons dit ,
il était ligué avec les comtes de Bretagne et de la Marche.
Ce . dernier , de la maison de Lusignan , avait pris en
mariage Isabelle , reine douairière d'Angleterre , et se
trouvait ainsi l'allié, l'agent d'une race ennemie (5). Dans le midi,
(1) Mathieu Paris : édition de 1644, in-fol. .p. 231.
(2) Manuscrit Dupuy. T. I , fol. 1 , page 2. — Lenain
de Tillemont, T. 1, p. 429.
(3) Ph. Mouskes, vers 27 , 589.
(4) Mouskes, Tom. 2. p. 515, 564.
(5) Chantereau : Traité des fiefs : act : p. 169 , 170. —
Tillemont, vol. 1. p. 444. — Grandes chroniques de France, T. IV,
p. 231. — Chronique de Reims : p. 180.
XX
le comte de Toulouse, souvent vaincu, mais toujours indompté
ralliait autour de lui les mécontents : la conspiration embrassait
pour ainsi toute la France. L'orage allait éclater, Blanche, confiante
dans le peuple et forte de son droit, brava la tempête.
Les confédérés niaient ses titres à la régence : ils la re-
poussaient comme* femme, comme étrangère, comme usurpant
les fonctions, qui devaient leur appartenir exclusivement. Us
exigeaient qu'au moins elle donnât caution de la tutèle, qu'elle
les admît dans le conseil; et surtout ils demandaient la res-
titution des fiefs confisqués ; il y a longtemps que les questions
de portefeuilles agitent le monde. La civilisation marche : mais les
mauvaises passions sont immuables.
Blanche invoqua les dernières volontés de Louis , Cœur de
Lion. Elle publia des lettres émanées des évêques présents à
la mort du ftoi. Us certifiaient qu'il lui avait laissé la régence
(1). Brave, habile et active , elle sut armer et négocier à la
fois. Pendant qu'elle marchait contre le comte de Bretagne ,
elle enlevait à la ligue le comte de Champagne. Dès lors
commencèrent à se répandre les diffamations ramassées pieu-
sement par le moine anglais. Blanche avait eu onze enfants
de son mariage avec Louis : elle comptait alors au moins 40
ans. Thibault n'en avait que 26. Un homme de sens peut-il
admettre que les charmes de la reine l'aient fasciné ? Thibault
avait battu les anglais en 1223 : il les servit en 1226. Eh 1219
il avait aidé Louis à vaincre les Albigeois ; en 1226 il avait
trahi ce prince pour leur être utile. Infidèle tour-à-tour 1 au
serment, qui le liait à la couronne de France , et aux enga-
gements, qui l'unissaient aux rebelles, il prouvait au monde que
les grâces de l'esprit n'entraînent pas nécessairement avec elles
la fermeté du caractère , l'intelligence des devoirs que le ciel
impose aux princes. Combattre une femme , un enfant, son roi
légitime, s'allier aux an glais, c'était pour un français, un chevalier,
un pair du royaume, un rôle odieux. Pourquoi Thibault n'en aurait-
il pas eu honte? il eut peur aussi, disons-le.de perdre son comté (2).
(1) Voir ces lettres dans Du Tillet» t. I, p. 123.
(2) Quand Thibault le comte de Champagne vist l'ost de France
venir , la od il avoit tant bonne chevalerie et tant bonne gens,
si se pensa, que s'il se tenoit longuement contre le Roy, que il
XXI
Où put lai faire comprendre que le roy pouvait plus facilement
l'aidera parvenir au trône de Navarre que les conjurés. L'am-
bition l'avait perdu : l'ambition le ternit dans la bonne voie.
L'amour ne fut pour rien dans cette conversion. Les ligueurs
ne purent le supposer : mais ils le dirent pour se venger.
Thibault offrit généreusement à la cour de négocier en son nom
avec les rebelles. Malgré les efforts de l'anglais , il parvint à les
décider à traiter : et vers le 16 mars 1227 on conclut à Vendôme
une paix, qui par malheur fut éphémère. Bientôt les intrigues re-
commencèrent (2). Le comte de Champagne continua ses re-
lations avec les chefs de la ligue, soit par ordre de la cour h
soit par suite de la mobilité de son caractère. Ses révélations
apprirent à la régeute' qu'on voulait enlever Louis IX (2).
Blanche appela les Parisiens à son aide? f c'étaient des Parisiens
du moyen âge) ; ils se réunirent avec dévoûment autour du roi,
le ramenèrent à Paris et sauvèrent la monarchie (5).:
Les conjurés ne perdirent pas courage : ils combattaient
officiellement la régente par des proclamations politiques* et
surtout par d'odieuses insinuations répandues habilement dans
luy en pourrait bien mescheoir. Si se parti de ses compagnons
au point du jour, por ce qu'il ne l'aperceurent, et s'en vint au
Roy et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent et
que plus ne seroit contre luy. Le roy, qui estoit enfant et dé-
bonnaire, le récent en grâce et lui pardonna son mautalent. —
Grandes chroniques, t. IV, p. 232. — Voyez aussi chronique
de G. Guiart, édition de Joinville , par Duchesne. Paris 1668.
P. 153, 134.
(\) Maintenoient les barons contre le roy que la roine Blanche
ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume
de France et qu'il n'appartenait pas a femme de tel chose
faire. Et le roy maintenait contre les barons qu'il était assez
puissant de son royaume gouverner avec l'aide des bonnes gens,
qui esloient de son conseil. Pour cette chose murmurèrent les
barons et se mistrént en aguait comme ils pourraient avoir le
Roy par devers eux et tenir en leur $anle et en leur seigneurie.
— Grand, chroniq. t-. IV, p. 234.
(2) Chroni'que de saint Louis, chap. V. — Mezeray, t. V,
p. 173.
(3y Histoire de saint Louis, par Joinville.
XXII
le peuple (i). C> n'était plus seulement de relations coupables
avec le roi de Navarre qu'ils accusaient la reine : ils lui re-
prochaient de prétendues débauches avec son fidèle conseiller,
le cardinal de Saint-Ange. Le légat jouissait à la cour d'un
grand crédit : la reine se plaisait à le combler de faveurs :
c'est lui qui dirigeait la conduite du cabinet contre la ligue.
H n'en fallait pas tant pour exciter contre lui l'envie et les
haines ambitieuses. Celte fois Mathieu Paris, (sans doute à
eause de sa robe) proteste avec énergie contre cette nouvelle
calomnie ; mais il n'oublie pas de la ramasser. D'ailleurs
elle est consignée dans de3 libelles rimées, dans des chansons
injurieuses (2> On a prétendu que ces couplets étaient faits pour
exciter la jalousie de Thibault. On aurait dû remarquer
que le prêtre et le corn^ étaient ensemble tournés en ridicule.
N'étaient-ils pas ensemble les conseillers de la reine. C'était
la monarchie qu'on attaquait en criant : à bas les ministres !
quid sub sole novi ?
Il fallait à Blanche des alliés : elle mit en liberté Ferrand ,
comte de Flandre: Il ne cessa de lui prêter loyale assistance,
et fut alors détesté de l'opposition : elle alla même dans ses
pamphlets jusqu'à demander qu'on le remît en prison, elle qui
quelques mois arant , faisait grief à la cour de l'incarcéra-
tion de ce prince. Elle avait cru conquérir un allié: elle
avait rencontré un pair de France fidèle (4). La couronne en-
voya des troupes et des diplomates contre le comte de Toulouse;
et bientôt terrifié et soumis, il se sépara de la ligue. Blanche
acheva l'œuvre de Philippe-Auguste , et négocia le retour au
' domaine royal du fief de Raymond. La fille unique de ce
grand vassal fut unie au frère de saint Louis. Thibault, qui
conservait dans le midi des relations indispensables à son désir de
régner en Navarre , fut employé par Blanche dans cette grave
circonstance. Raymond l'accepta pour arbitre dans les difficultés
(i) Contra eamfuriive lièellos diffamatorios spargentes in viis
et plaieis delracliones imprnbmimœ exdtaverunt scandalum ,
ut casli&smœ régiriez importèrent velut commune carnïs ludi-
brium — Jean Ocsem , chanoine de Liège ( 1278 - 1548. )
Episcop. Leod. t. H, p. 227, 272,277.
(2) Voir à la fin de ce volume .
f5J 1227. — Meyer : livre 8. — Voir les pièces à la fin du vol.
(h) Varillas, p. 22, 25. — Voir à la fin du volume.
xxuj
soulevées par cet acte de haute politique (1227-1229) (1)
Blanche avait fait sacrer son fils : cela ne suffisait pas. Elle
voulut encore, pour consolider ses droits a la régence, obtenir
l'assentiment national. Elle convoqua donc les états généraux. Réu-
nis à Paris, ils virent Blanche comparaître devant eux. Le discours
de la régente fut simple et digne : son cœur le lui dicta.
Comme lui noble et généreux , il émut l'assemblée ; d'une
voix unanime elle proclama Blanche régente du royaume. Nobles,
prêtres , bourgeois , cultivateurs aimaient la patrie : tous se
rallièrent avec dévoûment sous la bannière royale , et leur
concorde sauva le pays. Heureuse France que celle où Ton
avait encore foi dans les principes, qui seuls peuvent sauver
les sociétés (2) !
Blanche , sûre de l'appui des communes , reprit avec courage
et confiance sa lutte contre la féodalité. Naturellement les ligueurs
dirent que les députés avaient été corrompus , et protestèrent
contre leur décision. De nos jours aurait-on fait autrement?
L'opposition crut que le moment était venu de recueillir le
fruit de ses intrigues. 11 ne lui suffisait plus de disputer la
régence : c'était une révolution, qu'elle voulait : c'était un chan-
gement de dynastie, qu'elle prétendait imposer au pays. Elle
parvint à séduire deux princes de la famille royale , jusqu'alors
serviteurs fidèles du trône , Robert de France , comte de Dreux ,
et Philippe , comte de Boulogne. Ils avaient espéré longtemps
faire partie du conseil privé de Blanche. Leur dépit fut ex-
ploité par les conjurés , et leur ^défection eut lieu (5). Cet
(1) Lenain de Tillemont, t. 2, p. 9, 14.
(2) V. ci-après le récit de cette mémorable séance , raconté
par un poète champenois , Eustache Deschamps.
(3) Philippe de Boulogne tâchait de rendre Blanche odieuse au
peuple , de la chasser , et de prendre le gouvernement. Il com-
mença de faire des brigues et des menées à la cour , de faire
courir de mauvais bruits contre Blanche et de tirer par divers
artifices à son party plusieurs grands princes et seigneurs , et
les persuadant de suivre son dit parti pour le bien du royaume ,
leur remontra le tort qu'ils se faisaient de se laisser feux qui
étaient hommes et français ) gouverner et commander par une
femme étrangère , qui ne faisoit aucun compte d'eux et les
anima contre elle , a laquelle ils voulaient un mal de mort pour
ce que touto authorité leur estoit par elle ostée.— Du Haillan,
Histoire générale des Rois de France, 1596 , in-fol., p. 179.
XXIV
exenij.le entraîna quelques gentils hommes et avec eux un brave
chevalier , qu'il est triste de voir manquer a l'honneur, En-
guerrand de Coucy. L'opposition se garda bien d'affither ses
projets : elle ne cria pas vive la réforme ! ( on ne l'aurait pas
comprise ; à chaque temps sa plaie : ) mais elle leva bannière
contre le comte de Champagne. D'une part , il avait livré maintes
fois à la cour les secrets d'un complot dont les fils lui étaient
parfaitement connus. D'un autre côté , son dcvtûment tardif, il
est vrai , mais réel en ce moment a la maison royale , en faisait
le principal appui de la couronne. Le manifeste, rédigé au nom
du comte de Boulogne , chef avoué de la ligue , l'accusa d'avoir
empoisonné Louis VIII et trahi la France au siège d'Avignon.
Ses prétendues relations intimes avec la Reine , et les bontés
de Blanche pour le cardinal ne furent pas oubliées (i). -—Phi-
lippe de Boulogne offrit de soutenir par le duel judiciairtrl'iin-
► putation du meurtre qu'il jetait à la face de Thibault.
Les confédérés remarquèrent que l'arrêt (2) de 1216 ne con-
cernait qne la dame de Brienne et ne préjugeait rien contre
sa sœur Alix , la Reine de Chypre. Le comte de la Marche ,
de la maison de Lusiguan , ainsi que l'époux de cette princesse ,
feignit de prendre en main ce qu'il appelait ses droits , et
se mit en devoir de les faire valoir par la force.
Au fond , que se passait-il 9 Le comte de Bretagne voulait
monter sur le trône de France (3) ; Philippe de Boulogne y
prétendait (4) , et les conjurés promettaient le sceptre au sire
de Coucy (5J. Déjà même la couronne était faite et l'arche-
(1) Âgebant namque contra comitem magnâtes, quasi de cri-
mine proditionis et reum leso majestates , ut qui dominum
regem siium Ludovicum in ob&idione Avinionis ob amorem te-
ginœ, quemamabat, veneno necaverat , utdicebant .. indigna-
buntur enim talem habere dominam , quœ ( ut dicébatur ) tam
dicti comilis quam legati Romani semine pollula, metas trans-
gressa fuerat pudicitiœ viduali*,— M. Paris , 1644 . p. 251. •*—
Ph. Mouskes, T, 2 , p. 576.
(2) Chronique de Rains , p. 182.
(3) Annales de Vitré. — Bellcforest , liv. IV , c. 1 , p. 63*.
(4) Histoire de saint Louis , par Joinville.
(5) Chronique de Rains, p 187. — Duchesne , p. 691. —
Chronique de Flandres , ch. 19 , p. 49. — Lallouette : Histoire
«te la maison de Coucy.
XXV
vôque de Reims , Heory de Dreux , devait sacrer le nouveau
monarque (1). II est inutile de dire que ce crime de lèse-nation
était rouvre intéressée de l'Angleterre. Elle était Tarne du
complot (2) , et ses troupes ne tardèrent pas a débarquer en
Bretagne (3).
Dans de pareilles circonstances , était-il nécessaire pour que
Thibault restât fidèle à Louis, qu'il eût pour l a Roine une sérieuse
passion ? Le simple bon sens fixait son rôle ; il le comprit ,
et , depuis 1227 jusqu'en 1230 , il ne cessa de donner à la
couronne des marques de dévoûment , dont il espérait la ré-
compense. C'était sur ses états que la foudre allait tomber. Le
duc de Bretagne et le comte de la Marche , au nom d'Alix ,
les envahirent. L'esprit inquiet de Thibault , «es indiscrétions ,
ses promesses violées , la fuite d'Avignon , le rôle d'espion qu'on
lui reprochait d'avoir joué dans la ligue , l'avaient déconsidéré.
Les calomnies chantées et débitées sur son compte avaient
achevé de le dépopulariser. Les royalistes ne l'aimaient pas
1fi) et ses sujets n'étaient que trop disposés à l'abandonner. Les
nobles surtout lui reprochaient d'entrer dans les idées du gou-
vernement de Blanche et de préférer les bourgeois et les vilains
aux gentils hommes (5). L'opposition ne négligea rien pour le
perdre : 11 était posthume , on le présenta comme un bâtard, comme
issu d'une race arabe et mécréante (6). le peuple est toujours
le même : quelle est la calomnie, que les oppositions de
ehaque siècle n'ont pu lui faire croire? Les officiers du
comte eux-mêmes facilitèrent l'invasion et livrèrent les
places qu'ils devaient défendre. La Champagne fut envahie,
livrée aux flammes et au pillage.
(1) Mezeray , T. V , p, 178. — Chronique de Rains , p. 186.
(2) Dux Burgundîœ . . et multi alii, qui yurati et con-
feederati étant , ut dicebatur, régi Angliœ et comiti Brt-
tanniœ, bellum induœerunt comitibus Campaniensi et Flan-
drensi. — Mathieu Paris, anno f2J0, p. 2 $4.
(5) Ph. Mouskes , ,T. 2 , p. 576.
(4) Ph. Mouskes. T. 2 : p. 577.
(5) Spiciligium : T. IX. P. 665. — Chron.de Flandres, Anvers,
1571 ch. 19. — Chronique de Rains : p. 183. — Voir à
la fin du volume un fragment de la chronique de Saint
Magloire.
(6) V. les pièces à la fin du volume.
XXVI
Blanche n'attendit pas Tassant : elle marche de suite
contre les Bretons , s'empare de Belesme et tient Pierre Mau-
clerc en échec (1). Elle connaissait à fond les projets des
conjurés : Elle put prouver à Philippe de Boulogne , au sire
de Goucy qu'ils étaient dupes l'un de l'autre, que le duo de
Bretagne les jouait tous les deux, et que l'Angleterre les
exploitait tous trois. Tous trois s'empressèrent d'implorer sa
merci; le comte de Boulogne désavoua toutes les infamies
débitées en son nom. D'ailleurs Blanche offrait hautement de
livrer Thibault à la justice, si l'on prouvait sa culpabilité.
Personne n'éleva la voix pour accuser sérieusement le comte
de Champagne (2j.
Mais ses terres n'en étaient pas moins dévastées (1228-1 229 ).
Simon de Joinvile s*était-jeté dans la ville de Troyes restée fidèle ;
Thibault n'avait pu tenir la campagne : il dut chercher asile en
Brie. Les alliés prirent rapidement quelques forteresses, qui firent
à peine mine de résister, et commencèrent le siège de Troyes.
Thibault eut recours à la régente : fallait-il qu'elle fût sa mat-
tresse pour le secourir? il était 1$ parent , l'allié , le vassal du
Roi: c'était pour attenter à la couronne qu'on voulait le déposséder,
—Blanche ne pouvait hésiter (3). Elle alla donc feire lever le siège
de Troyes; pendant ce temps Ferrand, le comte de Flandres,
envahissait la Lorraine et menaçait la Bourgogne.
■
Les conjurés surpris par la défection de leurs chefs, l'agression
de Ferrand et l'incroyable activité de Blanche, commençaient à
réfléchir sur les conséquences de>leur conduite. Pour se préparer
les moyens de traiter , ils se retirèrent devant les fleurs de lys et
protestèrent de leur respect pour le Roi. S'ils avaient pris les
armes , dirent-ils , c'était uniquement pour faire valoir les
droits d'Alix au comté de Champagne. Blanche saisit avec em-
pressement cette donnée mensongère; elle en fit la base d'un traité.
»
Un arrêt des pairs avait déclaré Pierre de Bretagne rebelle et
l'avait dépouillé de son fief: il s'empressa de venir aussi négocier,
et la paix se fit au mois de septembre 1230. Les anglais, après
(1) Grandes chroniques, t. IV, p. 238.
(2) Chroniq. de Rains : p. 188.
{$) V. les pièces à la fin du volume.
avoir dévasté nos provinces et insulté à nos misères par leurs
débauches , quittèrent le sol national (1). Pierre subit les condi-
4 tions, que Blanche lui dicta : ce fut, dit-on, de ce jour qu'il
reçut le nom de Mauclerc. Le dévoûment de la régente maintint
Thibault dans son comté ; mais il dut payer à la reine de Chypre
une rente viagère de 2,000 livres , et une somme de 40,000 livres
comme indemnité. C'est ainsi qu'il lui fallut acheter l'abandon de
prétentions, qui n'avaient jamais été sérieuses. La Champagne était
épuisée par la guerre ; les coffres de Thibault étaient vides. La
régente avança les sommes, qu'elle le condamnait à remettre :
mais pour les obtenir il dut vendre au Roi son* comté de Blois.
Est-ce ainsi que se conduit une femme, une reine envers son
amant? Blanche, ici, comme toujours, était régente de France: elle
suivait son plan et saisissait avec ardeur une nouvelle occasion ,
d'enlever aux feudataires d'Armorîque et de Champagne une partie
de leurs fiefs.
Mathieu Paris dit que Thibault fut de plus, en expiation
de ses crimes , condamné par les barons à prendre la croix
(2). Les historiens français placent ce fait plusieurs années plus
tard. Mais fut-il vrai : que prouverait-il, si ce n'est la rigueur
avec laquelle on le traitait.
La reine avait triomphé de ses adversaires : mais • ils restèrent
debout (3). La paix de 1230 ne fut qu'une trêve ; l'Angleterre ne
l'accepta qu'à ce* titre, et pour trois ans seulement. Elle avait fait
en conscience ce qui dépendait d'elle pour agiter le royaume et
déconsidérer le gouvernement. Une querelle de cabaret mit aux
prises les bourgeois et les écoliers de l'Université : le sang coule.
Blanche poursuivit les coupables avec sévérité : le Cardinal l'aida,
les étudiants se vengèrent par des plaisanteries odieuses. On avait
fermé les écoles et dispersé leurs élèves: Le Roi d'Angleterre leur
(1) Fecerunt inter se convivia, juxta consuetudinem an-
glicanam, et crapulis intendebant etpoculis àd invicem ; Math.
Pans46U 7 p. 2S2. f
(2) Provisum est communiter a proceribus prœfatts ut cornes
Campaniensis, qui hujus discordiez causa principalis extiterat,
cruce signatus peregrinationem sanctœ terrœ subiret. Math.
Paris , 46U, an 4230, p. 2S2.
(3) Mais toutes vois les barons
Vesquirent, vosist ele o non. Mouskes, t. 2, p. 578.
XXVIII
offrit asile et force privilèges; il eut voulu ravir k Paris l'honneur
d'être à la tête des sciences et de la littérature. Il échoua ; mais
grâce à son or il réussit à faire chanter partout les infâmes
couplets écrits contre la Régente Cl] 1229, 1230. Cette chance
de désordre lui ayant été ravie, il reprit ses intrigues avec le comte
de Bretagne, qui rêvait toujours son indépendance et la couronne
au moins dans ses domaines,
Par suite du traité de Vendôme, Yolande, sa fille, avait été
fiancée avec Jean de France, V« fils de Blanche (mars 1227).
Ce prince mourut jeune avant d'avoir pu réaliser son mariage.
La main d'Yolande devint libre. Vers 1231 Agnès de Beau jeu,
seconde femme de Thibault , mourut : on imagina de ratta-
cher le comte de Champagne à La ligue en lui donnant la main
d'Yolande. C'était une singulière idée pour des princes, qui auraient
cru de bonne foi Thibault épris des charmes de la Reine. Yo-
lande était jeune et jolie : le comte de Champagne avait le cœur
libre et facile 2 il écouta volontiers cette proposition. D'ailleurs
n'était-il pas peu satisfait du traité de 1230 ? La jeune fille
fut amenée (2) en Champagne , et Thibault allait la rejoindre ;
quand Louis IX , par une' lettre impérieuse , vint s'oppo-
ser à cette union contraire aux intérêts de la France. On
a prétendu que Blanche .avait joint quelques lignes de sa main
aux ordres de son fils , et qu'elle y parlait au nom de sa ten-
dresse. Il est possible qu'elle ait écrit ; mais nous n'avons trouvé
nulle part le texte de cette curieuse épître. Celle de Louis,
au contraire a été conservée dans nos chroniques , au moins
quant à son esprit. Le Roi défend à Thibault de s'allier aux enne-
mis de la France et le menace , en cas de désobéissance , *de
(1) Legaium romanum exécrantes, Reginœ muliebretn male-
dixerunt super biam, imo eorum infamem concordtam... venu»
ridiculos componebant dicentes :
Heu ! morimur strati, vineti, mersi, spoliati,
Mentula legati nos facit ista pati.
Mathieu Paris: 1644,,an 1229 , p. 244. — Quos etiam
(scholares) rex Anglus, Francorum hosiis perpetuus et implaca-
bilis, clandestinis nuntiis ut id facerent solliciiabant : Guaguin,
annal. GaU lift. 7. — Grandes chroniques , t. rv, p. 250. —
Alberic, anno 1229.
(2) Voyez le passage de Joinville rapporté à la fin du volume.
>
XXIX
le dépouiller de ses fiefs. 11 ne s'en tint pas la : sur sa
demande la cour de Rome intervint ;' et Grégoire IX , par une
balle du 24 avril 1252 , déclara* cette union incestueuse. 11
écrivit lui-même à Thibault et au comte de Bretagne une lettre,
où il leur «expliquait les motifs politiques de son opposition.
En apparence elle était fondée sur la parenté , qui de fait unissait
Yolande et Thibault: mais au fond il s'agissait simplement de
prévenir une ligue, qui aurait compromis encore une fois le
repos public (1).
Thibault craignait de perdre ensemble Champagne et la Na-
varre : l'acte , par lequel Sanche donnait son royaume, au Roi
d'Aragon, avait fini par être signé vers 123t. L'ambition l'em-
pêcha d'épouser Yolande : il sut se consoler en chantant «es
désirs amoureux et ses regrets i%).
S'il avait plié devant les reproches amoureux de Blanche , il
aurait expié cette velléité d'inconstance par un redoublement
(ftrmour inéprochable : il n'en est rien. Thibault n'ayant pu s'unir
à la princesse bretonne, s'empressa de s'allier à Marguerite , fille
d'Archambaud de Bourbon. Ses noces furent célébrées au mois
de Mars 1232. Ce mariage n'était pas de pure convenance; le
comte de Champagne eut six enfants de sa troisième épouse. On
cherche dans cette histoire la place , que put occuper la Régente
dans le cœur de Thibault : on se demande s'il est possible que
Blanche, fille, femme et mère de rois, espagnole de race , absolue
dans ses affections comme dans ses volontés , ait pu croire à
l'amour d'un homme, qui pour la cinquième fois, offrait son cœur,
qui, pour la troisième fois, partageait son lit conjugal. Nous ne
parlons . pas encore ici dé ses habitudes galantes. Thibault aima
toujours la beauté : pour lui plaire elle n'avait besoin ni de
couronne ni d'hermine. Et s'il chanta les rigueurs de l'amour, ce
ne fut pas même par discrétion : l'usage le voulait ainsi.
L'année suivante (1233) (3) mourut Philippe de France, comte de
mmmÊ^Kmm
(1) Tillemont, t. I, p. 438. — Histoire delà maison de
Dreux , p. 331. — Joinville : édition de 1761 , p. 18. — Voyez
les pièces à la fin du volume.
(2) Y* note sur la chanson 67.
(3) Ou Janvier 1234. — Chronique de Nangis. — Ph. Mouskes,
vers 28,132. — Baugier , p.
Boulogne, l'an des ennemis de Thibault. On avait pris l'habitude de
calomnier le comte de Champagne et on l'accusa d'avoir empoisonné
ce prince. Philippe fat tué dans un tournoi. Cette imputation ne*
Art jamais sérieuse. Si nous l'avons relevée, c'est pour établir avec
quelle impudence les haines politiques diffament , avec quelle
facilité le vulgaire accepte les mensonges les plus monstrueux.
Cependant Louis IX épousait Marguerite de Provence, et
l'époque de la majorité n'était pas loin. Les factieux et l'Anglais
sentaient que bientôt le prétexte de la régence, dont ils avaient
tiré si bon parti , devait leur échapper : et les intrigues recommen-
cèrent (1254-1255). Sanohe était mort (1), et avec la protection
de la cour de France , grâce à ses alliances anciennes avec
la noblesso du Midi, Thibault put sans difficulté se faire re-
connaître roi de Navarre. Cependant, le Roi d'Aragon tenta de
le détrôner. Le Pape fut pris pour arbitre : le 28 Août il mit
les prétendants d'accord , et sous l'égide des fleurs de lys
Thibault resta possesseur de son trône. Il avait atteint son
but et reçu le prix de sa fidélité.
Son ambition était satisfaite et rassurée. Dès lors il de-
vint plus accessible aux ouvertures du comte de Bretagne :
on lui fit entendre que , s'il voulait entrer dans une nouvelle
ligue, on ,lui ferait rendre le comté de Blois. Thibault
tomba dans le piège , et pour cimenter cette alliance , on
convint que le fils aîné du comte de Bretagne , Jean , épou-
serait Blanche , fille de Thibault et de sa seconde ' femme
Agnès de Beaujeu. Ce mariage ne fut célébré que vers le
mois de Janvier 1235. Cependant Thibault avait promis à
la Régente de ne pas marier sa fille sans l'agrément du Roi. Ce
que la couronne voulait éviter, c'était avant tout l'union des comtes
de Bretagne et de Champagne. Aussi Louis IX reprocha-t-il à
Thibault son manque de parole. D'un autre côté les trêves
conclues avec l'Anglais étaient expirées depuis le mois de
Juin 1254 : les hostilités recommençaient. Le duc de Bretagne
avait de nouveau favorisé l'invasion étrangère (2). Thibault ne. tarda
pas à lever la bannière de la révolte et réclama sa terre de Blois.
Blanche et son fils, toujours actifs, toujours soutenus par la
(1) Juillet 1254, Oihenart: noticia utriusque Vasconiœ ,
Paris 1656.
(2) Mathieu Paris, anno 1234, 1255. — Grand, chroniq., t. IV,
p. 95. — Chronique de Bains, p. 191, 192.
, XXXj
nation, se mettent rapidement en campagne et marchent contre
leurs ennemis. La lotte ne fat pas longue ; Pierre Mauclerc
'fut vaincu. Thibault n'ose pas même attendre le combat, il
demanda grâce et l'obtint. Mais celte fois encore il dut perdre
quelques unes des villes de son domaine, et livrer au Roi
Montereau , Bray et Nogent-sur-Seine. De plus il dut payer
les frais de la guerre (1). Qui aime bien, chastie bien , dit
le proverbe. Thibault, s'il n'était aimé, était au moins sévère-
ment puni. Ce n'est pas tout encore, il lui fallut renoncer
au comté de Blois (2), reconnaître qu'il l'avait vendu réelle-
ment et non pas hypothéqué comme il le soutenait, prendre
la croix et promettre que pendant plusieurs années il resterait
en Terre Sainte et combattrait les infidèles. Il subit encore
une humiliation d'un autre genre : Robert de France, frère de
saint Louis, le fit insulter par ses gens, et les tira de prison
quand on les arrêta. Thibault ne put obtenir de réparation»
et dut partir pour la Navarre, après avoir été joué publiquement
avec impunité (3).
A cette date, les grandes chroniques de France placent la
célèbre entrevue qui, selon elles, fit éclater l'amour de Thibault
pour Blanche. La Reine lui reprocha d'abord son ingratitude
politique et lui rappela les services qu'il avait reçus de la
couronne dans la guerre de 1230. —-Le comte, dit le chro-
niqueur , regarda la Reyne qui tant estoit sage et tant belle,
que de la grant beauté d'eles il fut tout esbahi. Si ly res-
pondit : — Par ma foy , ma Dame , mon cuer et mon corps
et toute ma terre est en vostre commandement ; ne n'est
riens , qui vous puist plaire , que je ne feisse volontiers. Ne
jamais , se Dieu plaist , contre vous ne contre les- vos je
n'irai. » — D'ilec se parti tout pensiz ; et ly venoit souvent
en remembrance du doux regard de la reyne et de sa belle
contenance. Lors li entroit en son cuer une pensée douce et
amoureuse : mais quant l'y souvenoit qu'elle estoit si haute
Dame, de si bonne vie et de si nete qu'il n'en porroit ja
(lj Tillemont, t. II, p 281. — Grandes chroniques, t. IV,
p. 263. — Chronique de Rains, p. 192.
(2) P. Mouskes, vers 29158.
(8) Ph. Mouskes. T. Il , p. 617 : — Tillemont 2, p. 281.
— Chroniq. de Rains. P. 192. —Voyez les pièces à la fin du
volume.
XXXII
m
joïr, si*jnuoit sa douce pensée amoureuse en grant tristesse.
— Et pour ce que profondes pensées engendrent mélancolie,
ly fu il loé d'aucuns sages hommes qu'il s'étudiât en beaux
sons de vielle et en dous chans délitables. Si fist entre luy
et Gaoe Brûlé les plus belles ebançons et les plus délitables
et mélodieuses que onques fussent oïes en ebançon ne en
vielle. Et les fist escripre en la sale, à Provins et en celle
de Troyes : et sont appelés les ebançons an roy de, Navarre.
Car le royaume de Navarre lui eschey de par son frère , qui
mourut sans hoir de son corps • (\). *
Ces dernières lignes prouvent déjà que le chroniqueur ne
vérifiait pas tout ce qu'il écrivait. Cette fois nous sommes en
présence d'un écrivain .national : s'il se trompe , nens devons
respecter au moins sa bonne foi. Qu'en 1234 la Reine ait été
sage , c'est-à-dire babile et prudente , qui peut en douter ?
Mais pouvait-elle être encore assez belle pour éblouir le comte
de Champagne ? Elle avait 47 ans. Est-ce l'âge, où la femme
peut inspirer une passsion brûlante ? Thibault pouvait-il aimer
la Reine qui, pour ta troisième fois , le prenait en flagrant
délit de trahison, et lui faisait rayer ses infidélités féodales?
— Il n'est pas vraisemblable qu'il ait commencé dans cette cir-
constance à faire des chansons. Les calomnies , dont il était
l'objet dès t$2Ç, prouvent le contraire. — Il y a longtemps qu'on
a dit ; Nascuntur poetœ ; fiunt oratore*. Ce n'est pas au mo-
ment on l'homme devient sérieux, qu'il s'essaie à rimer des plaintes
amoureuses. Mais Thibault put continuer des jeux d'esprit,
dont il avait l'habitude. — Ses couplets furent-ils écrits sur les
murs des palais de Provins et de Troyes? Le fait est insigni-
fiant an point de vue du problème historique, qu'il s'agit de ré-
soudre. Nous l'admettons comme possible , et ne repoussons
nullement le témoignage des gens, qui déclaraient, dans le siècle
dernier, avoir vu les traces de ces inscriptions. Mais prouvent-
elles que les chansons étaient faites en l'honneur de Blanche?
Non, dans doute. — Thibault se retira non pas à Troyes ou à
(1) Grand, chroniq. t. IV, p. 235. — Et ex dulci responso
Reginœ atque pulchritudine fuit aceensus in amorem. Sed
ut adverteret animum suum ab hoc stultitiâ consultas est ei
quod vaearet circa cantus et vidas et simphonias. — Chron.
manuscrite du cabinet de Thou : citée par Auteuil. Vie de la
reine Blanche. Preuves, p. 29.
XXXIlj
Provins , mais en Navarre. C'est là que tous les hisloriens s'ac-
cordent à le faire retourner après la paix de Vincennes : ce
serait dans son nouveau royaume qu'il aurait vécu en soupirant.
Cependant tout perte à croire qu'il y mena vie joyeuse et gail-
larde. À sa mort il laissa quatre enfants naturels ; leurs noms,
les dots qu'ils reçurent , leurs alliances , leur mémoire conservée
seulement dan3 les cartulaires de Navarre et d'Espagne , éta-
blissent que leur naissance eut lieu sous le ciel des Pyrénées (1).
D'ailleurs les grandes chroniques ne sont-elles pas, quant à
leur rédaction, du moins postérieures d'an siècle aux faits qui
nous occupent? N'ont-elles pas accepté, parmi les légendes qu'elles
mêlent à l'histoire de Gharlemagne , le roman fantastique de
Turpin ? Il faut donc se tenir en garde avec elles , et leur
témoignage mérite confirmation. Tout ce qui nous paraît résulter
de sérieux de leur récit , c'est que Thibault , sans doute fort
embarrassé pour se justifier , se tira d'affaire avec quelques propos
chevaleresques et galants et que la Reine voulut bien les écouter
pour la forme, et les accepter comme excuses.
Parmi les couplets du roi de Navarre, quelques-uns seulement
peuvent être datés. Il faut en convenir , ils sont presque
tous postérieurs à son avènement au trône. Mais dans
d'autres , il nous apprend qu'en plusieurs occasions il prit
et déposa la lyre. Ses amis lui reprochèrent maintes fois
de ne plus chanter. Donc toutes ses chansons ne furent
pas faites de suite , ni en 1234 , ni à aucune autre époque
(1) forroetiam alioshabume Theobaldum liberos afjxrmare
audeo (et si de matre ipsorum mihi non liquere fateor) Guil-
lelmum sctZicef, Mlidem et Ignesim. Oihenart : Nodtia
utriusque Vasconiœ. Paris, 1656, p. 334. — Liberi ex incerto
eonjugio Tfieobaldi Navarrœ régis GuilMmus, JElis, Ignés Id.
page 332. — Oihenart rapporte , page 334 , une charte qui
établit la position de Guillaume — et page 336, un acte qui
prouve que Ignés était mariée vers 1243 , à Alvar Peritz ,
fils de Pierre Fernand d'Albarazin. — Filiam denique et con-
cubine suseeptam ci adscribunt nonnuUi , aiuntque Petro
Ferdinando Ycarii, Jacobi .1. Aragoniœ Régis filio nuptiis
tradUam: id. p. 334. — Il s'agit iei de Marquise, bâtarde de
Navarre , fille de Marquise Lopez de la maison de Rada en
Navarre. Voyez Annales d'Arragon , liv. 3 , p. 201. — Si on
«n croit Dom Anselme , le mariage d'Inès était convenu dès
1257. Généalogie de la maison de France , t. 2.
2*
XXXIV
dt sa vie (i). Au nombre do quatre-vingt-une , elles sont
loin d'être écrites toutes sous 1s môme inspiration. On y
trouve quatorze jeux-partis; tel était le nom porté par des
discussions amoureuses. Elles n'avaient d'autre but que de mettre
en relief l'esprit et la facilité des lutteurs, qui s'y engageaient.
Citons ensuite dix chansons religieuses consacrées à la Vierge ,
et six dialogues , dont deux seulement peuvent prendre place
parmi les pièces du procès, dont il s'agit (t). Des cinquante-
une chansons amoureuses , dont il nous reste à parler , il en
est treize destinées à des amis , à des confrères en poésie (5).
Une autre fut rimée four le concours du Puy d'amour : l'envoi,
qui la termine, le laisse entendre nettement. Et cette donnée peut
expliquer le but d'un grand nombre d'autres pièces , qui con-
tiennent des lieux-communs (4).
Les curieux travaux de M. Arthur Dinaux, sur les trouvères
du Nord, ont fait connaître les poésies adressées anx con-
cours du Puy d'Amour. 11 est impossible de ne pas dire
frappé du rapport, qu'elles ont avec celles de Thibault. L'amour
respectueux et dévoué , des plaintes douces et tendres , des
regrets affectueux, des désirs pleins de réserve , des éloges à la
beauté forment le fond de toutes ces chansons : elles ne tendaient
qu'à mériter les couronnes octroyées aux mieux faisant.
La tradition veut que Thibault ait fondé des académies à
Troyes et à Provins. Le fait a été nié: nous ne pouvons
l'établir (5). Mais n'est-il pas possible que le Puy d'Amour se
soit parfois tenu dans nos contrées ? Ne voyons-nous pas dans
les jeux-partis, que nous publions, Thibault donner a un poète
et recevoir à son tour le titre de frère (6). Il est en rapport
littéraire non seulement avec les concurrents du Puy d'Arras,
tels que Guillaume et son frère Gille-le-Vignier , mais avec
les trouvères étrangers à l'Artois, comme Baudouin des Autels,
Raoul de Soisaons , Raoul de Goucy , Philippe de Nanteuil ,
Thibault de Blazon , Renaut de Sabueil, Bernard de la Ferté,
(1) Voyez chansons : 15 . S5 , M , 65.
(S) V. n*» 55 et 65.
(3; V. 4, 7, 15, 17, 18, 21, 88, 50, 58, 59, 45, 40, 51.
(4) V. no 32.
(5) V.bibl. de l'école des chartes, t. 5, un article de M. Vallet
de Miville sur les mystères a Troyes.
(6) V. no 56 et 68.
XXXV
Jean d'Argles, G ace Brûlé, Gérard d'Amiens, Robert de Blois
et d'antres encore. C'était plus qu'il n'en fallait pour former
une société littéraire et passer de temps à autre quelques
heures agréables à deviser d'amour et de chansons.
Celles de Thibault sont si bien faites pour la publicité ,
qu'on n'y trouve aucune révélation indiscrète. Il n'en est
pas une, qui soit nécessairement faite en l'honneur de Blanche.
Et si nous admettons que la Reine en reçut plusieurs, c'est
uniquement parce que la calomnie, pour se faire écouter, dut
s'appuyer sur des circonstances de ce genre. Encore put-elle faire
méchamment honneur à la Régente des galanteries écrites pour
d'autres , et peut-être pour une femme idéale.
Veut on chercher dans les chansons de Thibault le portrait de
sa Dame ? On y trouve d'abord le signalement général de toutes
les jolies figures, de toutes les tailles élégantes. Deux détails, qui
se reproduisent de temps à autre, méritent seuls d'être remarqués.
Dans plusieurs chansons, Thibault dit que sa Dame est blonde (I )
et qu'elle a le teint coloré (i). Voila pourquoi Varillas veut à
toute force que Blanche ait eu un teint de lys et de rose. Mais qui
donc a jamais dit que cette princesse, née sous le soleil d'Es-
pagne, ait été blonde. Il est vrai que dans une de ces chansons
une variante curieuse substitue le mot Brunette au mot Blondette
(S). N'en peut-on pas conclure que Thibault chantait en
môme temps la blonde et la brune , et qu'il modifiait ses
épifhètes avec la soscription de l'envoi ? Nous le verrons faire
la même chose pour les amis , auxquels il adresse ses rimes
amoureuses. — Dans une de ses chansons les plus connues (4)
il laisse entendre que la dame qu'il aime a le teint blanc.
Blanche, rose et blonde, est-ce le portrait d'une fière Castillane ?
A de pareils traits qui ne reconnaîtrait une châtelaine du
nord, une jolie fille d'Allemagne? Suivant une tradition, an-
cienne déjà, ce serait pour une dame de Lorraine, que Thi-
bault aurait composé ses chansons. Mais qu'elle est-elle?
(4) V. n* 5, il, ii, 36.
(i) Y. ff* 5, 43, 47, 2i, 36, 43, 46.
(3) V. no ii.
(4) V. no il
XXXVI
Nous l'ignorons (1). Si les chansons de Thibault ont été faite*
foutes pour la même personne , on le prendra souvent en fla-
grant délit de contradictions. Tantôt il proteste de son amour
respectueux et sans exigence ; tantôt il demande avec har-
diesse le rendez-vous nocturne le plus compromettant. Quel-
quefois sa dame sera fière , dure et froide. Ailleurs il la
peindra coquette , entourée d'adorateurs et faisant riante mine
a tous.
Deux noms de femmes seulement percent le voile mys-
térieux, qu'il a jeté sur ses chansons. Il donnée Tune le
nom d'Aigle. Nous n'avons pu découvrir quelle noble dame
y avait droit (2J. H désigne l'autre sous celui de Comtesse :
Cette fois nos recherches ont été plus heureuses. Raoul de
Soissons, seigneur de Cœuvres, prit en mariage une demoiselle
de la maison de Hangest , dont le prénom était précisément
Comtesse. Les rapports, qui unissaient Thibault et Raoul
comme poètes et comme chevaliers , permettent de supposer
que le comte de Champagne chantait la femme de son
ami (5J. Ne peut-on pas croire aussi qu'une autre chanson la
concerne? Dans Tune il dit que Comtesse lui apprit à chan-
ter : dans l'autre il prie sa Dame de l'aider à faire une
chansonnette (4).
Il est une chanson où il célèbre le pouvoir de l'amour. Un ami
dans des couplets, que nous publions, lui répond et finit en disant:
Sire , quant» j'aim Dame de tel valour,
Loez la moi : Si ferez vostre honour (5).
(1) Il y en a, qui disent que ses chansons furent faites pour
une dame de Lorraine avec quelque apparence de vérité. En
ce temps là il y avait nombre de poètes ;satyriques, qui n'ont
point espargné la reine Blanche et se sont moqués de St-
Louis de ce qu'il se rendait si obéissant à sa mère qu'il
convint qu'il n'osast ne faire ne entreprendre rien sans son
congé. À force de bien faire Blanche a surmonté l'envie et
fait connaître son intégrité — Antiquités de la ville et' comté
de Corbeil par Labarre. 4647, ln-4*, p. 469.
(2) V. chanson 47.
(3) V # chanson 15.
(4) V. chanson S.
(5) Y. ci-après les pièces a l'appui.
XXXYH
On demandait donc à Thibault des chansons de complai-
sance : H en faisait par politesse, et l'amour n'y était pour
rien. Que la Régente se soit parfois amusée de quelques jolis
vers; cela se peut. Mais supposer que cette femme à la.
tête forte, au génie supérieur, pendant plus de vingt ans
ait pris pour son compte les galanteries d'un homme qui eut
deux fiancées , trois femmes et un certain nombre de maî-
tresses, c'est faire injure a son cœur et a bon sens.
Thibault fit des chansons d'amour avant et après 1234 t
11 en fit encore en 1239 en partant pour la croisade et a
son retour en 1240. A cette dernière date par exemple, il
vante les charmes d'une dame, qu'il dit jeune (1). Blanche
avait alors 32 ans. Put-elle croira que Thibault la chantait,
il n'aurait pas eu l'impudence de lui décerner de tels
compliments. Notre reoueil offre plus d'un passage du. même
genre.
Mais quelles sont donc les chansons que Thibault a pu
présenter a la reine Blanche ? Nous citerons d'abord celles qui
ne l'excluent pas d'une manière évidente, toutes celles, qui
peuvent être faites pour elle comme pour d'autres. Thibault les
aurait composées de 1220 à 1226 alors que Blanche avait de
30 à 40 ans, qu'il était jeune encore et qu'il chantait
l'amour et les dames pour chanter, charmer ses loisirs et
formuler ses rêves de poète. Dana quelques couplets on
aperçoit des vers, qui peuvent à la rigueur désigner Blanche
et sa sévérité non pas en amour, mais en politique (%). En
mainte occasion le roi de Navarre maudit les médisants :
mais ses plaintes sont celles de tous les trouvères amoureux.
Dans une seule chanson il parait faire une allusion assez nette
aux calomnies débitées contre lui (3). Ce passage est d'autant
plus curieux, qu'il nous montre Thibault bien loin de prendre
au sérieux les imputations de ses ennemis. Ne poussons pas
plus loin notre examen et laissons au lecteur le plaisir de se
former lui-même une opinion. Nous avons réuni les pièces
du procès : qu'on le juge.
(1) V. Chanson 43.
(2) V. n«« 7, 18,21, 46, 48 et 65.
(3j V. n<» SI.
XXXVIII *
Après la paix de Vineennes, Thibault revint en Navarre. Le
15 avril 1236 expira la régence de Blanche de Castille.
Louis IX prit en main les rênes de l'Etat et commença le
glorieux règne, qui lui donna l'immortalité. Les barons com-
prirent cnûn qu'ils étaient ici-bas pour autre chose que
pour se disputer des portefeuilles et des duchés. Thibault,
retiré dans son royaume de Navarre, gouverna ses états en
bon prince. Les historiens espagnols le peignent comme un
roi libéral, grand bâtisseur, ami des artistes et protecteur zélé
de l'agriculture. Il fît venir des laboureurs , des jardiniers de
Champagne et leur remit les terres incultes de la Navarre. IL
fit venir du Nord les planUs , les fruits , les arbres incon-
nus dans les Pyrénées. Dans le xvi* siècle , on mangeait en
Navarre des poires, qu'on nommait encore les Thibaudines
(l). Couvents, églises, universités reçurent de lui privilèges
et revenus. Les lettres trouvèrent en lui un protecteur éclairé.
Lui-même ne cessait de les cultiver et plus d'une de ses
chansons est avidement faite après son avènement au trône. Thi-
bault oublia d'autant plus facilement les rigueurs de Blanche,
qu'il ne l'avait jamais aimée. Quelques liaisons galantes le
consolèrent de ses disgrâces politiques. Le prince, qui laissa
sept enfants légitimes et quatre bâtards, ne passera jamais
peur un martyr de l'amour malheureux et fidèle.
Cependant tous les barons^ qni avaient pris part aux ré-
voltes de 1226 et de 1250, avaient accepté la croix. (1255-
1256). Le Pape désirait que l'expédition secourut d'abord
l'empire de Constantinople menacé par les barbares. Les
croisés voulaient partir poor la terre sainte. Le saint Père
et l'Empereur d'Allemagne ne pouvaient s'entendre. Des ordres
contradictoires étaient souvent donnés : plusieurs gentilshommes
retournèrent dans leurs terres; les autres finirent par s'em-
barquer. Ils avaient élu Thibault pour chef: ce mit est signi-
ficatif. Les électeurs étaient précisément les héros de la
ligue. Se seraient-ils volontairement rangés sous la bannière
d'un homme, qu'ils auraient méprisé?
Les circonstances, qui précédèrent le départ , inspirèrent
au Roi de Navarre plusieurs chansons intéressantes ; on y
(1) Histoire des rois de Navarre , par Gabriel Chapuys. — Paris,
1596, in 8o, p. 158.
XXXIX
voit l'auteur flotter* encore entre l'amour du ciel et les pas-
sions de la terre. Des vers ironiques viennent se mêler
sous si plume à ses élans religieux, aux adieux les plus
tendres (1).
Parmi les couplets, qu'il dut faire vers cette époque , nous
citerons une satyre contre les persécuteurs des Albigeois.
Gomme comte de Champagne, peut-être comme ancien allié
des hérétiques, il fut obligé d'assister au supplice de quel-
ques malheureux, qui reçurent la mort au pied du MonUVi-
mer (Marne). La protestation de Thibault démontre qu'il ne
fut pour rien dans le sort de ces infortunés (2j.
11 partit enfin pour aller combattre les infidèles d'Orient..
Son armée prit terre à Saint-Jean-d'Acce. Nous l'avons dit ,
Thibault était brave: il eut fait un lieutenant distingué ; mais
le rôle de général en chef était au-dessus de ses forces.
Il ne put réduire à l'obéissance ses turbulents compagnons-
d'armes. Chacun ne cherchait qu'à faire exploit pour sou
compte. Des coups de lances, des entreprises hardies mais
sans résultats, des actes de bravoure aussi téméraires qu'i-
nutiles signalèrent le début de la campagne ; l'indiscipline ne
tarda pas à produire de funestes effets. Les croisés furent
battus : les comtes de Bar et de Monfort tombèrent entre les
mains des Sarrasins; il fallut songer à battre en retraite.
Thibault et quelques autres obtinrent un sauf-conduit pour
aller prier sur le tombeau du Christ. — Us avaient dû le dé-
livrer; ils étaient réduits à mendier la permission de le
voir. — Ils avaient cru conquérir la terre sainte: On l'aban-
donnait pour revenir en France après avoir tout perdu hors
l'honneur.'
Thibault rentra dans ses états. Ses infortunes militaires ,
pas plus que ses échecs politiques, n'éteignirent en lui les ha-
bitudes du prince galant ni les inspirations de langoureux
trouvère. Il avait chanté l'amour sur les rives de l'Asie (3);
il le célébrait encore à son retour. C'était une jeune dame, qui
(i) Voir chansons n» 72 , 74 , 76 , 78.
(2) Voir clunson 77.
(5) V. Chanson, 27, 28, 51.
XL
recevait alors les hommages du noble chansonnier tî).
Rois et bergers n'ont qu'un printemps. Il fat long pour
Thibault, et pour lui l'âge des amours semblait devoir tou-
jours durer. Son imagination ardente perpétuait chez lui la
vie du cœur. Aussi disait-il (2) :
Mais j'ai un cuer : aîns ticx ne fu trovez.
Tous jours me dist : — Amcz , amez , amez.
Et ces deux vers sont l'histoire du poète. Son cœur battait
encore alors que tout avait vieilli près de lui. Dans les beaux jours
d'été , lorsqu'au soir le soleil a disparu derrière la montagne ,
ses rayons de pourpre illuminent le crépuscule du soir :
Ainsi Thibault ne sentait plus brûler en lui les feux de la jeu-
nesse : mais leurs reflets éclairaient encore son fige mûr. Les
muscs effeuillaient par habitude des roses sur ses pas. Mais
elles ne peuvent faire de miracles : 11 vient une heure, où
le poète le plus aimable n'est plus qu'une barbe grise. Ses
galanteries ne rencontrent plus que sourires moqueurs. On ne
croit plus qu'à ses souvenirs. — Thibault connaissait le monde :
il comprit que le moment de la retraite était venue , et que les
amours , qu'il avait chéris, s'étaient envolés. Il avait chanté
leur arrivée; il chanta leur départ. La dame, à laquelle il
offrait oes derniers hommages, lui fit entendre que s'il est
un temps pour les plaisirs du cœur , il en est un pour la raison*.
Thibault ne se fâcha pas : le Prince regretta peut-être ses jours
passés ; le poète rima quelques couplets aimables (5j. Il y ré-
sume sa vfe amoureuse; désirs trompés, bonnes fortunes , rêves
de poète et souvenirs d'amant, tout y est indiqué légèrement
et sans indiscrétion. Il finit sa vie galante comme il l'avait
commencé : plein de respect et de reconnaissance pour les
dames, il ne lança contre elles aucun trait malin. 11 sortit
du tournoi d'amour sans jalousie contre les cavaliers , aux-
quels il souriait. La philosophie , la littérature, la religion,
l'amitié lui tendirent la main: il accepta gaîment leurs
consolations. Des pastourelles naïves, des dialogues enjoués
et spirituels, des jeux partis parfois un peu lestes, des poésies
(\) V. Chanson , 43.
(2) V. Ch. 7.
(S) V. Chanson no 81.
religieuses amusèrent les dernières années du trouvère fi). 1
' C'est a la Vierge, surtout , qu'il consacra les élans de son âme
ardente. C'est elle qu'il implore, alors qu'il jette un regard
en arrière, qu'il rougit de ses erreurs passées, alors que
peut-être il s'inquiète du jugement des siècles à venir (î). Elle
devint l'objet de son culte. U célébra ses mérites, sa toute
puissance dans le ciel et ses charmes divins: il retrouve
pour elle la galanterie de son jeune ftgo et les sentiments
d'admiration, qoe fit toujours naître en lui la beauté. Il lui
demande le prix du sacrifice, que son cœur faisait a sa piété.
Quant Dame pers, Dame, me soit aidans!
lui dit-il à la fin d'une brûlante prière (5). Son esprit af-
fectueux se retrouve dans ses poésies les plus mystiques.
Aimer la Vierge , c'était encore aimer : et quand Thibault
devint pieux, ce fut sans doute l'amour divin, ce fut la,
tendre charité , qui le ramenèrent au pied des autels.
De tontes ses poésies, les plus faibles sont sans contredit les
jeux partis, auquel il prit part. Probablement ces plaidoiries
tenaient un peu de l'improvisation : autrement on aurait peine
à comprendre cette conversation en rimes entre deux trou-
vères. Thibault attacha sans doute peu d'importance à ce
genre de productions ; il y sort de sa réserve ordinaire : soû
styte y est plus leste et plus négligé. Ses interlocuteurs se mettent
avec lui sur le pied de l'égalité la plus complète, leur
franchise indépendante le raille sans pitié , tantôt de ses ha-
bitudes galantes , tantôt de ses infidélités en amour , de la
sagesse que lui recommande enfin son embompoint excessif. Ces
causeries en vers n'eurent peut-être d'autre mérite que celui
de l'fe-propos ou d'une allusion à quelques aventures du
temps. Si Thibault eut seulement cultivé ce genre de poésie ,
il n'eut pas mérité l'honneur d'être proclamé le roi des
chansonniers. Ses pastourelles, ses dialogues avec l'amour et
sa Dame ont au contraire une valeur réelle : la tournure en
(1) V. Chanson, no 81.
(*) V. Chansons, T3, 74, 75, 76, 77, 78, 80.
(3) Voir Chanson, 74.
est gala, naïve et digne de «m bon temps. Dans l'une de
ces jolies pièces, l'amour s'inquiète de se que Thibault
veut Tabsndonner , il lui dit s
Certes, Thiébault, je me corrouceroie-
S*encor de moy ne feisiei chanson.
▼ostre chanter me plaist et esbanoie ;
Car molt vos voy de belle intention (1).
Les chansons galantes de Thibault n'étaient donc qu'un
passe-temps pour la cour, une distraction pour l'auteur,
un agrément pour le public. Plus d'une dame, plus d'un
poète misaient comme l'amour et priaient Thibault de prendre
la plume : on s'arrachait ses rimes nouvelles : on les répétait
partout. Dans ses envois, tantôt il prie la Dame, à laquelle il
adresse ses couplets , de les chanter elle-même , tantôt de les
faire chanter par d'autres; il fait ta même demande à ses
amis (2). Il est une romance qu'il envoyé aux bonnes gens de
Champagne (S), Comme tous les gens de lettres, il recher-
chait la popularité : ses œuvres passèrent les monts . et
sous le ciel azuré de l'Italie plus d'un tendre soupir s'u-
nit aux douces prières du comte de Champagne. Le Dante
aimait ses poésies; il y trouvait finesse, harmonie et pureté
Les manuscrits de chansons formés dans le xui* siècle
accordent généralement a Thibault leurs premières pages ; sou-
vent c'est lui, qui donne son nom à leur titre. On a pensé
que c'était par son ordre et par ses soins que toutes ces
rêveries amoureuses et légères ont été réunies ; cela se peut.
Cependant si Thibault eut fait une édition de ses œuvres ,
il les eut rassemblées toutes dans un même volume. En existe-
i»il un seul r qui soit complet ? En tous cas , ces recueils
furent écrits seulement à la fin de la vie du roi de Na-
varre. Il n'y est jamais désigné comme comte de Champagne ;
et les scribes nous ont transmis les chansons, qui furent
évidemment ses dernières inspirations.
Faire l'éloge des chansons de Thibault serait inutile ; 1» meilleure
manière de les faire aimer, c'est de les mire lire. Elles ont assuré
(1) Voir chanson 65.
(î) Voir chansons 42, 13, 19, 49, 76, 79
{3) Voir chanson 28.
*L*$
le renom méat de celui , qui les publia le premier. C'est en
1742 que Levesque de la Ravallière en édita soixante-cinq (1).
Nous ne critiquerons pas son travail ; nous l'en remercierons.
Que d'éditions d'Horace, avant d'en «veir une sans tâche 1 su
premier, qui défriche un champ , peines et fatigues : que ceux,
qui récoltent lui donnent au moins un souvenir. Nous avens
tenté de compléter l'œuvre de notre devancier et de l'améliorer.
Nous avons pu joindre à son recueil seize pièces inédites,
des vers , des couplets, qu'il n'avait pas trouvés ; nous y avons
réuni des documents indispensables pour apprécier l'histoire
littéraire de Thibault. Nous laisserons de côté les airs de
ses chansons : rien ne prouve qu'ils soient de sa composition,
le témoignage des grandes chroniques est loin de suffire pour
nous convaincre de son génie musical. Qu'il ait aimé la
musique , qu'il l'ait cultivée , que dans ses jeunes ans il ait
chanté de tendres couplets et des psaumes dans ses vieux
jours (2J, nous le croyons volontiers : le reste n'est que suppo-
sition (Z). Au surplus les œuvres de Thibault n'ont pas besoin
d'être chantées pour être comprises. Elles plaisent à la lecture,
et d'âge en âge on feuilleter* les pages plus naives et les
plus pures, qu'aient inspirés dans le temps de nos pères l'amour
et la beauté.
L'homme, qui fit tant de jolis vers, ne pouvait être un méchant
prince. La Champagne égarée par d'odieux libelles, avait pu l'a-,
bandonner en 1230. Mais à la fin la vérité se fit jour : il ne
pouvait qu'y gagner. Thibault ne s'occupait plus que du bonheur
de ses sujets. 11 affranchit des communes, créa des marchés
et des foires, encouragea l'industrie et le commerce, éleva des
églises , des palais , des hospices , et fonda des rentes pour les
pauvres. On l'appela Thibault le bon Quens : bientôt la recon-
naissance du peuple lui donna même le surnom de Grand. La
couronne de France ne cessa dès lors de trouver en lui le plus
fidèle de ses serviteurs. Avec toute la nation il applaudit aux
victoires remportées par Louis EL sur les Anglais au pont de
Taillebourg et sous les murs de Saintes, 1242. Maintes fois il
aida Louis de son épée et de son expérience. Ce monarque éclairé
(1) Paris, 2 vol. in-12, 1742.
(% V. chanson 79.
(3) Dans nos noies , sur chaque chanson , nous indiquons
les manuscrits où nous avons trouvé leur notation.
XWV
l'appela souvent dans ses conseils intimes et en plusieurs occasion*
le fit asseoir à sa table. Le roi de Navarre avait effacé ses
coupables intrigues par la sagesse de son gouvernement. L'estime
publique lui revint, et, pendant les vingt dernières années de
sa vie , il occupa dans le monde politique la haute place, a
laquelle lui donnaient droit sa naissance , sa bravoure et la
distinction de son esprit.
Blanche mourut en 1252 ; elle avait alors 65 ans. Nous
ne ferons pas son éloge. Il n'est pas un historien, qui ne
l'ait écrit: il n'est pas une chronique, qui n'ait enregis-
tré ses bienfaits. Il en est un surtout que la Cham-
pagne n'oubliera pas. Les femmes de notre province, de
condition servile , même mariées à des hommes libres, ne pou-
vaient engendrer que des serfs. Cette loi! barbare perpétuait
l'esclavage féodal . Blanche y mit fin : elle déclara que les
femmes de Champagne auraient le droit de racheter leur liberté
moyennant une légère rente ou de l'argent une fois payé. Leurs
enfants devaient être affranchis avec elles , leur père fut-il serf.
Aussi disait-on : En Champagne le ventre annoblit. On sait
avec quelle énergie Blanche contraignit les chanoines de
Paris à briser les fers de leurs vassaux , avec quelle vigueur
persévérante elle ne cessa de lutter contre le despotisme des
barons. Elle ouvrit des asiles aux pauvres veuves , aux jeunes
filles sans dot ; elle donna du pain aux pauvres , du travail
aux ouvriers et saint Louis à la France.
Aussi quand le ciel la rappela de ce monde, qui l'avait
tant calomniée, la nation tout entière pleura sur sa tombe.
Mathieu Paris lui-même ne put lui refuser des regrets res-
pectueux. Partout, où sa main bienfaisante avait pu parvenir,
on la considérait comme une sainte. Rome permit de lui con-
sacrer un jour de prières. L'histoire impartiale s'incline de-
vant sa mémoire ; les traditions populaires vénèrent encore
la bonne reine Blanche.
Thibault lui survécut peu temps. Le ciel avait permis qu'il
put par un règne de vingt ans réparer le mal qu'il avait fait à la
France pendant la première partie de sa vie. Comme tous
les ambitieux de son temps , comme ceux des siècles suivants
y compris le nôtre, il servit d'instrument aux projets ambi-
tieux , aux plans de vengeance conçus par l'Anglais. Creusez
l'histoire de ,Jnos troubles civiles , descendez dans les repaires
impurs, où s'écrivent ces vils pamphlets, qui trompent le peuple
XLY
et l'insurgent contre nos rois , vous y trouverez toujours
l'Anglais. Au fond de cette vase, que les mauvaises passions
agitent d'âge en âge , qu'y a-t-il ? l'or de l'Angleterre.
Adieu ne plaise que je veuille cacher les torts de Thibault
sous les anathèmes dus à l'étranger. Non, mille fois non.
Honte aux princes, qui trahissent leur Roi légitime et leur pays!
Honte à tous ceux, qui sacrifient à leur ambition la puissance
et h félicité de leur patrie ! Honte à tous ceux , qui pour
avoir dignités , crédit et place à la cour livrent la na-
tion aux misères de la guerre intestine , aux crimes des
révolutions.
Heureux ceux, qui comme Thibault, ont le temps d'expier
par de bonnes actions les égarements de leur vie passée. Il eut
un courage rare dans ce inonde, celui de la pénitence
publique. Dans ses dernières poésies il demande à Dieu le
pardon de ses fautes. Le ciel ne refuse rien au repentir sin-
cère : La terre serait-elle plus rigoureuse?
Thibault mourut en Navarre au mois de Juin 1255. Son corps
fut inhumé dans la cathédrale de Pampelune. Son cœur re-
vint au sol natal , dans cette Champagne» qu'il ne cessa d'ai-
mer. On le déposa dans l'abbaye de Sainte-Catherine de Provins.
Son souvenir vivra longtemps dans les cités, qu'il affranchit et
rendit prospères r ses œuvres seront toujours l'honneur de notre
vieille littérature.
Que le nom du poète protège celui du comte. Princes ,
ministres , hommes politiques , vous tous, qui n'avez jamais
commis de fautes, vous tous qui n'avez jamais violé de serment,
jetez la première pierre a sa mémoire : ou plus tôt pour lui,
comme pour tous, pardon et oubli : pour le pays paix et
concorde. N'oublions plus que l'union fait la force et le
bonheur des peuples, et nous reverrons encore l'âge mûr se
reposer en écoutant de joyeux refrains et la jeunesse danser
aux chansons.
P. Tarbé.
CHANSONS
DE
Thibault IV, comte de Champagne k de Brie,
BQI DE NAV4JBLBE.
3
CHANSONS D'AMOUR.
A envis sent mal, qui ne Ta àpris* (1)
Garir l'estuet, ou morir, ou remaindre.
Et li miens maux , las ! dont je ne m'os plaindre,
Icil parest sor tous poesleïs.
Morir en vueil : mais quant me vieru devant
L'espérance de la grant joie ataiodre,
Lors me conforte. Voire qui peut tant
Soffrir en pais? Mes ne puis, ce m'est vis.
El cil , qui est d'amors si entrepris »
Qu'il lui estuet k sa volonté maindre ,
Molt me merveil s' Amours se puet tant faindre
Vers moi ,* qui suis à ma Dame ententis. (a)
Depuis que vi son beau cors droit et gent
Et son cler vis , qui trop m'i set deslraindre ,
Ne 1' cuidoie pas trover si décevant
Com il estoit. Encor m'en ya-t-il pis.
Mais cil , qui sert et qui merci aient ,
Cil doit avoir joie fine et entière.
Et je , qui n'os vers li faire prière ,
Tant parredout son esconduisement.
J'en deusse partir , voire par foi !
Mais je ne puis veoir en quele manière
Estre ce puet : ensi k li m'otroi ;
Qu'en mon dangier n'est ele de noiant.
Dès ore mais vueil proier en chantant :
Et se li plaist, ne me sera tant fière.
Car je ne cuid que nus hom , qui requière
Merci d'amour , qu'il n'ait le cuer plorant.
El se piliez li chiel aus pies por moi ,
Si dout je moll qu'ele ne la con qui erre.
Ensi ne sai se fais sens ou foloi ;
Car cist esgars va par son jugement.
Se ma Dame ne prent encor conroi
De moi , qui l'aim par si grant convoitise ,
Moult la désir ; el s' ele me desprise ,
Narcissus sui , qui noia lot par soi.
Noiez sui près ; loing est ma garison ;
S'entendrai-je tos jors à son servise.
Servir doi bien por si grant guerredon.
Moult voudroie qu'ele en seust ma foi I (b)
Dame , merci ! qu'aie de vos pardon ,
Se je vos aim ! ci a foie entreprise, (c)
Je ne puis pas bien couvrir ma raison :
Si le saurez encor, si corn je prise, (d)
Ainsi corn l'unicorne sui , (2)
Qui s'esbahit en regardant
Quant la pucelle va mirant ,
Tant est liée de son anui. (a)
Pasmée chiet en son giron :
Lors l'ocist on en traïson.
Et moi ont mort de tel semblant (b)
Amors et ma Dame. Por voir
Mon cuer ont : ne T puis point ravoir, (bb)
Douce Dame 9 quant je vous vi (c)
Et vos conus premièrement ,
Mes cuers alloit si tressaillant
Qu'il vous remeist ,, quant je m'en mui.
Lors fut menés sans raençon
En vo douce chartre , en prison ,
Dont H piler sont de talent ;
Et li huis est de bel voir ,
ht li anel de bon espoir.
De la chartre a la clef Amors ,
Et si i a mis trois portiers.
Biau Semblant a nom le premiers ,
Et Bonté eu est fait seignors.
Dangier ont mis à l'uis devant ,
Un ord félon , vilain , puant ,
Qui molt est maus et pautonnier.
Cil trois sont ruistes et hardi :
Molt tost ont un amant saisi, (ce).
Qui porroit souffrir les trestours
Et les assauts de ces huissiers? (d)
Onques Rolans ne Oliviers
Ne vainquirent si grans estoiirs.
Ils vainquirent en combattant ;
Ces vainquent en humiliant.
Soffrir en est gonfanoniers.
En cest estor, dont je vos di , (e)
N'a nul confort fors de merci.
Dame , je ne redout rien plus
Fors que ne faille à vos amer.
Tant ai apris à endurer
Que je suis vostre tout par us ;
Et se il vous en pesoit bien ,
N'en puis je partir por rien ,
Que je n'aie le remembrer ,
Et que mes cucrs ne soit adcs
Dedans la chartre et de vos près, (f)
Dame , quant je ne sai guiller ,
Merci seroit de raison mais (g)
De sostenir si greveux fais.
Amour me fait commander (3)
Une chanson novele,
Ele me vuet enseignier
A amer, la plus bêle,
Qui soit el mont vivant.
C'est la bêle au cors gent ,
C'est celé, dont je chant.
Diex m'en doint tele novele ,
Qui soit à mon talent !
Que menu et sovent
Mes cuers por li sautele.
Bien me porroit avancier
Ma douce Dame bêle ,
S'ele me voloil aidier
A ceste chansonelle.
Je q'aim nule rien tant
Comme li soulement
Et son afaitement ,
Qui mon cuer renoyele.
Amours me lace et prent ,
Et fait lié et joiant
Pour ce qu'à soi m'apele.
Quant fine Amour me semont,
Moult me plait et agrée ;
Que c'est la riens en cest mont ,
Que j'ai plus désirée.
Or la m'estuet servir :
Ne m'en puis plus tenir
Et du tout obéir
Plus qu'à rien qui soit née.
S'ele me fait languir
Ainsi jusqu'au morir ,
M' ame sera salvée.
Se la mieudre de Ce mont
Ne m'a s'amour donée ,
Tait li a more us diront :
— Ci a fort destinée !
S' à ce puis j' avenir
Que j'aie sans repentir
Ma joie et mon plaisir
De li , qu'ai tant aimée , (a)
Lors diront sans mentir
Que j'aurai tôt mon désir
Et ma quesie achevée.
Celé por qui sopir ,
La blonde colorée ', (b)
Peut bien dire et gehir
Que por li sans mentir ,
S'est Amours moult hastée.
Au renouyel de la douçor d'çsté , (4)
Que resclarcist H dois en la fontaine ,
Et que sont vers bois et vergiers et prés ,
Et le rosier en mai florist.et graine,
Lors chanterai , que irop m'aura grevé
8
Ire et esmai * qui m'est au «lier prochaine.
Et fins amis à tort achaisoné
M'ont souvent de legier effréé.
Douce Dame , car m'otriez por Dé
Un dous semblant de vos en la semaine !
Si atendrai en bone seureté
Joie d'amors, se bon eure m'i maine.
Membrer.vos doit que laide cruauté
Fet , qui occit son lige homme demaine.
Douce Dame , d'orguel vos deffendés : '
Ne fraisiez vos biens ne vos biaulés.
Dame , tant m'ont félons achesoné
Et fausse gent par ior parole vaine ,
Qu'en lonc délai m'ont si desconforté.
Dex lor otroit et bonté et mal estraine !
Mes maugré aus vos ai mon cuer doné
Plain de l'amor , qui ja n'en est toingtaine,
Tant s'est en vos finement esméré
Qu'onc si loiaus ne fu quis ne trouvé.
Bien sai qu'Amors à son tort m'a grevé :
Mes molt m'est bel qu'à son votoir me maine.
Car se Dieu, plest encor me saura gré
De mon travail et de ma longue paine.
Mes poor ai qu'el ne m'ait oublié
Par le conseil de fausse gent vilaine : .
Qui li tors est conneus et prouvez,
Qu'à peine sui sans morir escapez.
Bien a Àmors mon tin cuer esprové :
Ne ja ncrt jor que c'est maus m'i souffraigne.
Et si me sui mis à sa volonté ;
Que ja sans li n'aurai joie certaine.
Quant plus me trois pensis et esgaré ,
Plus me conforte es biens , dont el est plaine.
Et vos , Seigneurs , qui par amors amés ,
Fêtes aussi , se joïr en voulez.
Belle et bonne est celle , por qui je chant : (S)
S'en doie bien mes chansons enmieudrer.
Puis celle heure que je la vi avant , «
Ne puis aillors qu'à li mon cuer torner :
Mais moult sovent me tormente et esmaie
Ce que l'ai tant servie en mon aie.
N'ains ne me volt de riens guerredonner ;
Fors solement qu'apris m'a à chanter.
Contesse a droit la doit on apeller
De tous solas et de tout avenant.
S'outrajeus fui de hautement penser ,
Sovent m'en vient mes biaus forfais avant.
Cruouseinent et nuit et jpr m'essaie
Loial amor , qui de rien ne m'apaie,
Tant me truis fin et me vuelt esprouvier.
Que Deus me doinst morir ou recouvrer !
Merci puis bien de fin cuer désirier ,
Et requerre bonement en, chantant :
Car autrement ne li os demander ;
Que trop redout les biens dont ele a tant.
Je ne di pas que de vos me retraie ,
Douce Dame , por dolor que j'en aie.
Je n'ai pooir de vos enlreoblier.
Or me doinst Diex en vos merci trover !
Por Deu ! Amors , se vos en mon vivant
De nulle rien me devez conforter,
10
Pour quoy vous plaist moy k traveillier tant?
De tout amans en faites à blasmer.
Je ne di pas que bien ne m'en eschaie :
Merci aurai de fine amor veraie ,
Ou je morrai fins amans sans faucer :
Esvos qu'Amors ne me puet plus grever.
Chançon ferai , car talent m'en est pris , (6)
De la meillor , qui soit en tout le mont.
De la meillor ! je crois que j'ai mespris.
S'ele fust tel , se Dex joie me dont, .
De moi li fust aucune pitiez prise ,
Qui sui tous siens et si à sa devise.
Piliez de cuer , Dex ! que ne s'est assise (a)
En vos beauté , Dame , qui merci proi !
Je sens les maus d'amer por vos ;
Sentez les vos por moi ?
Douce Dame , sans amors fui jadis.
Quant je choisi vostre gente façon
Et quant je^vi vostre très biau cler vis,
Si me raprist mes cuers autre raison.
De vos amer me semont et justise ;
A vos en est à vostre comandise (b)
Le cors remaint , qui sent félon juise ,
Se n'en avez merci de vostre gré.
Des très dois maus , dont j'atent joie, (c)
Mors sui, s'el m'i déloie.
Molta Amors grant force etgrant pooir ,
Qui sans raison fait choisir à son gré.
Sans raison! Dex ! je ne di pas savoir.
Car a mes iex en set mes cuers bon gré ,
11
Qui choisirent sa très bêle samblance ,
Dont jamais jor ne ferai dessevrance.
Ains soffrerai por li grant pénitence ,
Tant que pitiez et merci l'en prendra.
Dirai que mon cuer amblé m'a (ce)
Li ris et li bel oil qa'ele a.
Douce Dame , s'il vos plaisoit un soir ,
M'averiez vous plus de joie donée
Qu'onqùes Tristans, qui en fit soin pooir,
Ne pot avoir nul jour de son aé. (d)
S'en est ma joie tornée à grant pesance.
Hé ! cors sans cuer, de vos fait grant venjance
Celé, qui m'a navré sans deffiance.
Et non por quant je ne la lairai ja.
L'en doit bien bêle Dame amer
Et s'amor garder, qui l'a. (e)
Dame, por vos voil aler foloiant;
Que j'en aime mes maus et mes dolor;
Qu'après les maus ma grant joie en atent,
Que j'en aurai , se Deu plait, k brief jor.
Amors , merci ne soiez obliée !
S'or me failliez , c'est trahison provée ;
Que mes grans maus por vos si fort m'agrée.
Ne me metez longuement en obli .
Se la Bel n'a de moi merci
Ne vivrai lonc temps ainsi.
Sa grans biauté , qui m'esprit et agrée ,
Qui sor toutes est la plus désirée ,
M'a si lacié mon cuer en sa prison ,
Dex! je ne pense s'a li non.
A moi que ne pense ele donc?
12
Chanter m'estuet ; que ne m'en pois tenir : (7)
Et si n'ay-je fors ennuis et pesance.
Mais tout adès se fait bon resjoir :
Qu'à faire doei nus du mont ne s'avance.
Je ne chant pas corn homs , qui soit amés ,
Mais com destroit , pensis et esgarés ;
Que n'ai-jé mais de bien nule espérance ;
Ains sui tousjors par parole menés.
Je vos di bien une rien sans mentir
Que en Amors a eur et grant cheance. (a)
Se je de H me peusse départir
Miex me venist qu'estre Sire de France.
Or ai-je dit com fox désespérés ! (b)
Miex aim-g' morir recordant ses beautés,
Et son grant sens, et sa belle acointance,
Qu'estre Sires de lot le mont clamés.
Ja n'aurai bien : je l' sai à escient ;
Qu'Amors me het et ma Dame m'oublie.
S'est-il raison , qui à amer entent, (c)
Qu'il ne dout mort, ne paine, ne folie.
Puisque me sui à ma Dame donés ,
Amours le veult : et quant il est ses grés ,
Ou je mourrai , ou je raurai m'amie ,
Ou ma vie n'iert mais en santés. *
Le fenix quiert la bûche et le sarment,
Par quoi il s'art et giete hors de vie :
Aussi quis ge ma mort et mon torment ,
Quant je la vi , se pitié ne m'aie.
Dex ! tant me fu li veoirs savourés ,
Dont j'aurai puis tant de maus endurés !
Li spvenir m'en fait morir d'envie ,
Et li désir, et la grans volentés.
18
Moult est Amors de merveillex pooir, •
Qui bien et mal fait , tant corn H agrée.
Moi fait el trop profondément doloir.
Raison me dist que j'en ost ma pensée;
Mais j'ai un cuer , ains tex ne fu trovés.
Tous jors me dist : — Amez , amez , amez.
N'autre raison D'est ja par lui moslrée.
Et j'amerai ; n'en puis estre tornés.
Dame, merci , qui tos les biens avez ! (d)
Toutes valors et toutes grandes bontés
Sont plus en vous qu'en dame , qui soit née.
Secorez-moi , quant faire le poez.
Chançon , Phelippe à mon ami corez , (e)
Puisque il s'est dedans la court boutés.
Bien est s'amors en haine tornée ; (f)
A peine iert ja de 'bêle dame a mes.
Contre le tens qui desbrise (a) (8)
Yvers, , et revient esté,
Et la mauvis se desguise,
Qui de lonc tens n'a chanté,
Ferai chançon. Car à gré
Me vient que j'aie en pensé
Amor, qui en moi s'est mise.
Bien m'a droit son dart gelé.
Douce Dame, de franchise,
N'ai je point en vos trové :
S'ele rie s'i est puis mise
Que je ne vos esgardé,
Trop avez vers moi fierté.
Mais ce fait vostre biauté,
14
i Où il n'i a pas de devise ,
Tant cç i a grand planté.
En moi n'a point d'astenance (b)
Que je puisse aillors penser,
Fors que là , où conoissance
Ne merci ne puis irover.
Bien fui fait por li amer;
Car ne m'en puis saoler.
Et quant plus aurar cheance.
Plus la me convendra. douter.
D'une riens sui en doutance ,
Que je ne puis plus celer,
Qu'en li n'ait un po d'enfance.
Ce me fait déconforter,
Que s'a moi a bon penser
Ne Fose ele desmontrer.
Si feist qu'à sa semblance
Le poisse deviner, (c)
Dès que je li fis prière
Et la pris à esgarder,
Me fist Amors la lumière
Des ielx par le cuer passer.
Cil conduit me fait grever,
Dont je ne me soi garder :
Ne ne puet torner arrière,
Mon ctter; miex voudroit crever.
Dame, à vos m'estuet clamer,
Et que merci vos requière.
Diex m'i laist pitié troverl (d)
15
Coustume est bien, quant l'on tient un prison , (9)
Qu'on ne le veut oïr ne escouter :
Car nule rien fait tant cuer félon
Corn grant povoir, qui mal en veut. user, (a)
Por ce, Dame, de moi m'estuet douter;
Que je n'ose parler de raençOn
Ne d'ostage. S'en bêle guise non, (b)
Avec tout ce, ne puis-je eschaper.
D'une chose ai au cuer grant soupeçon ,
( Et c'est la riens, qui plus me puet grever )
Que tant de gens li vont tuit environ.
Je sai de voir que c'est pour moi ruser.
Âdès dient : — Dame, on vos veut guiller;»
Mais il mentent, les losengiers félon! (c)
Ja faussement n'amera nus preudom ;
Car qui plus vaut, mieuz doit amour garder.
Se ma Dame ne vuet amer nului,
Moi ne autrui, cinq cent mercis l'en rent.
Assez y a «d'autres que je ne sui,.
-Qui la prient de faint cuer baudement.
Esbaudise fait gaaingnier souvent, (d)
Mais n'en sai rien : quant je devant li sui ,
Tant ai de peine, et de mal , et d'anui,
Que me covient dire: — A Dieu vos commant!
Vos savez bien qu'hora ne conoit en lui
Ce qu'on conoit en autrui plainement.
Ma grant folie onques je ne conui ,
Tant ai aimé de fin cuer loiaument !
Mais une riens m'i fait alègement ,
Qu'en espérance ai un peu de refui.
Li oiselès s'en vont ferir el glui ,
Quant il ne puevent trouver de garant.
16
Souvent m'avient , quant bien je pense a ii ,
Qu'à mes doleurs une douçor me vient
Si grans au cuer, que trestous m'en oubli :
Et m'est avis qu'entre ses bras me tient.
Et après ce , quant li sens me revient ,
Et je voi bien qu'à tout ce ai failli :
Lors me courouce , et laidange , et maudi ; (e)
Car je voi bien qu'il ne li en sovient.
Belle de tout aeurée, Dieu merci !
Se mi travail ne sont par vous méri ,
Molt vivrai mal, se vivre me convient, (f)
Dame , li vostres fin amis , (10/
Qui tout son cuer a en vous mis ,
De vous amer est si souspris
Que de jour et de nuit est pris.
Vos mande , que sachiez de voir ,
Qu'il vous aime sans décevoir :
En vos amer n'a pas mespris.
•
Dame , quant de vous me souvient,
Une grant joie au cuer me vient
Qu'amours me lace , qui me tient.
Vostre douz regars me soustient ,
Qui souef m'a le cuer emblé.
Et sovent me ra il semblé
Que de vous toute joie vient.
Amours , ayez de moi merci !
Que mon cœur , qui n'est mie ci ,
Faites joiant : et proies li
Que il li soviegne de mi .
17
Mais certes vous n'en ferés rien:
Que je vos aime , ce saciez bien ; (a}
Por ce le métrés en oubli, (b)
Onques jms ne vos ama tant
Com je fais t qui tousjours entent
A vos servir veraiemenl.
Pour ce sont perdu h amant ;
Que trop lor faites achater
Ce dont ils devroient chanter.
Dex! si faites pechié trop grani.
Dame, merci 1 merci cent fois!
Pitiés vos prengne à ceste fois
De moi , qui sui ainsi destrois.
Por vos or sui chaus , or sui frois ;
Or chante, or pleure, et or sopir.
Je commant h vos mon espir;
Ne sai se merci en auiois !
Dame, l'on dit que l'on meurt bien de joie. (11)
Je l'ai douté ; mais ce fu pour noient :
Car je cuide , s'entre vos bras estoie ,
Que je finisse illec joieusement.
Si douce mort fust bien à mon talent ;
Car la dolors cPamors ,' qui me guerroie ,
Parest si grant que de morir m'effroie.
Se Dex me doinst ce que je H querroie ,
Ce me relient à morir seulement ,
Que raisin est , se je por li morroie , fa)
Qu'çle en eust par moi son cuer dolent.
Et je me doi garder h escient
De courecier li : qu'estre ne voudroie
18
Eu paradis , s'ele n'i estoit moie.
Dex nous promet que , qui porra ataindre
Eu paradis , qu'il pourra souhaidier
Quant qu'il voudra : ja puis ne l'estuel plaindre ;
Que il l'aura tantost sans délaier.
Et se je puis paradis gaagnier ,
I/a aurai je ma Dame sans contraindre ? (b)
Ou Diex fera sa parole remaindre.
Très bone amour ne puet muer ne fraindre, (c)
Se n'est en cuer de félon losengier :
Faus guilleor , qu'à mentir et à faindre ,
Font les loiaux de lor joie esloigwer.
Mais ma Dame set bien , au mien cuidier ,
A ses dois mos si bien mon cuer alaindre (c)
Qu'ele i conoist ce qui le fait destraindre.
Se je puis tant vivre que il li chaille
De mes dolors , bien porroie garir.
Mais ele tient mes dis à coutrovaille»,
Et.dist los jors que ja la voil trahir.
El je l'aim, tant et la voil, et désir,
Qu'où mont n'a rien , qui sans li bien me vaille.
Miex vaut la mort que trop vilaine faille !
Dame , qui velt son prison bien tenir ,
Et il l'a pris h si rude bataille f
Doner li doit le grain après la paille.
De fine amors vient science et bonté*; (a) (42)
Et àmors; vient de ces deux autressi.
Li trois font lin ; que bien l'ai éprové. (b)
Ja ne seront fc nul jor départi.
19
Par un consel ont ensemble establi
Lour courréenrs , qui sont avant aie.
De mon cuer ont fait lor chemin ferré, (c)
Tant l'ont usé ; ja n'en seront parti.
Li courréeur sont de nuit en clarté;
Et le jour sont pour les gens oscurci
Li dois regart , et H mot savouré ,
Les grans biautés, qu'en ma Dame choisi, (d)
N'est merveille , se je m'en esbahi.
De li a Dieux le siècle enluminé ;
Car , qui verroit le plu^bel jor d'esté ,
Lès li seroit oscurs à pTain midi.
En amours a pavors et hardement. (e)
Cil troi sont dui , et en tiers sont li dui* (f)
Holt grant valor ont à eus apendant ,
Où tout li bien sont retrait et refui. (ff)
Pour c'est amours li hospilaus d'autrui ;
Que nus n'i faut selonc son avenant, (g)
Je ai failli , Dame , qui valez tant ,
A vostre hostel : si ne sai où je fui. (h)
Or n'i ait plus : mais à li me comment; (i)
Que tous penser s ai laissié pour cestui. (j)
Ma belle vie ou ma mort i atent ; (1)
Ne sai lequel. Mais quant devant li fui, .
Ne me firent si vair oel point d'anui.
Ains me vinrent férir si doucement
Dedans le cœur d'un amoureus talent,
Qu'encpr i est le coup, que je reçui.
Le cop fut grans : il ne fait qu'empirier.
Ne nus mires ne m'en porroit saner ,
Se celi non, qui le dart fist lancier.
Se de sa main daignoit i aviser, (m)
20
Tost en poroit le cop mortel oster
A tout H fast , dont j'ai tel désirier.
Mais la pointe dou fer n'en pais sachier, (n)
Qu'ele brisa dedans au cop doner.
Dame, vers vous n'ai antre messagier,
Par qui vous os mon corage noncier , (o)
Fors ma chançon , se la volés chanter.
De ma Dame sfprenir (13)
Fait Amors lié mon corage,
Qui me fait joiant morir.
Si la truis vers moi sauvage !
La bêle , que tant désir ,
Fera de moi son plaisir ;
Que tous sui siens sans fausser.
Nus ne puet trop achater
Les biens , qu'Amours set douer.
Bêle et bonne , à vous servir
Voil estre tout mon aage.
Si sui vostre sans faillir
De cuers , de cors , de corage :
Car me daigniez retenir*
* Amors , par votre plaisir ,
Faites li de moi membrer.
Nus ne puet , etc.
Une costume a Amors,
Que forment ami guerroie, (a)
Plaire li fait ses dolors ; (b)
Ce me semble par la moie ;
Que nus biens ne puet d'aillors
21
Venir, fors de haut secors ,
Qu'en li me doinst Diex trover \
Nul ne puet, etc.
Et. qui sa très grans valors
Vuet deviser toute voie , (c)
Ele est sor les meillors. (d)
Qu'adès m'est vis que la voie , (dd)
Et que sa fresche color -
Soit en mon cuer mireor.
Dex ! corn s'i fait beau mirer !
Nus ne puet , etc.
Atendre m'estuet ainsi :
Si m'est vis que je foloie.
Je n'y cuit trover merci :
Si ferai voir toute voie;
Qu'en ma Dame trop me fi.
Ne je n'ai pas desservi
Que si me doie grever.
Nus ne puet, etc.
Chançon , va-l-en losl et di (e)
À Blazon , à mon ami ( f )
Que il te fasse chanter :
Nus ne puet trop achater
Les biens, qu'Amours set doner.
De grant joie me sui tout esmeus (14)
En mon voloir, qui mon fin cuer esclaire.
Dès que ma Dame m'a envoie salus,
Je ne me puis ne dois de chanter taire.
De cel présent doi je estre si liez
Gom de celi; qui a, bien le saichiez ,
22
Fine biaulés, corloisie et vaillance.
Por c'i ai mis trestoute ro'espérance.
Dame, por Dieu , ne soies pas décéus (a)
De vos amer ! car ne m'en puis retraire.
De touz amis sui li plus esleus :
Mais ne vos os descovrir mon afaire.
Tant vos redout forment à . coroucier ,
Qu'onques vers vos n'osai plus envoier.
Car se de vous eusse en atendance
Mauvais respons, mors fusse sans do u tance.
Onques ne soi décevoir ne trichier ;
Ne je por rien a prendre ne I' voudroie
Envers celi, qui me puet avancier ,
Faire et défaire, et doner deuil et joie : (b)
Tout est en li et en sa volonté.
Dex ! s'el savoit mon cuer et mon penser,
Je sai di voir que j'aurpie conquise ,
Douce Dame, ce que mes cuers plus prise.
Nus fins amis ne se doit esmaier,
■
Se fine amors le destreint et maistroie :
Car, qui aient si précieux loier,
Il n'est pas droit que d'amer se recroie ;
Car qui plus sert , plus en doit avoir gré.
Et je me fi tant en sa grant beauté , .
Qui des autres sedéssevre et devise,
Que il me plait estre à son servise.
Des iex dou cuer, Dame, vous puis veoir :
Car, trop sont loings li mien oels et ma chière (c).
Qui tant m'ont fait por vos pensée avoir*
Dès celui jor que je vos vi première.
De vos veoir ai volonté trop grarft :
23
Par ma chançon vous envoie en présent
Mon cuer, et moi, et toute ma pensée.
Retenez le, Dame, s'il vous agrée. (4)
Dame, de vos sont tout mi pensement :
Et a vous sui remès k mon vivant,
Pour Dieu, vous pri, se mes fins cuers i béo
Ma volonté ne soit trop comparée.
De novel m'estuct chanter (15)
Au temps, que plus sui inarriz.
Quant ne pois merci trover ,
Bien doi chanter h ënviz.
Ne je n'os a li parler :
De ma chanson fais message ;
Car tant est cortoisc et sage
Que je ne puis aillors penser.
•
Se je puisse oblier
Sa biaoté, et ses bons dis,
Et son Irez douz esgarder ,
Bien puisse estre. gariz.
Mais n'en puis mon cuer osier ,
Tant i peus de haul corage.
Espoir s'ai fait grant folage : (a)
Mais moi convient endurer.
é
Chascuns dist qu'il muert d'amors
Mais je n'en quies ja morir.
Miex aim sofrir ma dolors ,
Vivre, et atendre, et languir;
Qu'ele me puet bien rtiérir
Mes maus et ma consirce.
N'aime pas h droit, qui bée
Qu'il en poroit avenir (b).
24
Dame , qui a grani paor r
Sovent l'esluet esbahir
El penser à tel folor,
Dont je ne me pais tenir.
S'il est à vostre plaisir,
Bien est ma joie sauvée ; (c)
Que seul de la désirée (d)
Me fait mon* cuer esbaudir.
Nus oe puet grant bien avoir r
Se il n'a des maus apris.
Qui toujours fait son voloir ,
A peine iert ja fins amis.
Por ce fait Amors savoir (e)
Qu'il vuet guerredon rendre
Geus , qui bien savent atendre
Et servir à son voloir.
Dame , de tout mon pooir
H'otroi à vos sans contendre ; (!)
Que sans vos né me puet rendre
Nus bien , ne quiers avoir.
De tous maus n'est nus pfaisans, (îft)
Fors seulement cil d'amer:
Mais cil est douz, et poignans, (a)
Et déliteus à penser.
Et tant set bel conforter,
Et de grans biens i a tant,
Que nul ne s'en doit oster.
s
Fins amis obédians,
Voil à ma Dame incliner.
Je ne puis estre dolans,
25
Quant j'oï d# H parler.
Tant me plait a remembrer,
Que de tous biens m'est garans (b)
Sa beauté à recorder.
Amors, quant vous m'avez mis
.Lié en vostre prison,
Mieuz ameroie estre ocis
Que j'eusse raençon.
Tex maus est bien sans raison ,
Qui me plait quant me fait pis,
Ne ja n'en quiers garison.
Quant que il vos est avis, •
Dame, ce me semble raison,
Si m'a vostre amor sorpris
Et vostre plaisans façon,
Et beautés à tel foison,
Qui resplent à vostre vis
Depuis les pies jusqu'en son.
Se de vos peusse avoir,
Dame, un pou plus beau semblant,
Je ne sauroie voloir (c)
Querre Dieu merci si grant :
Que de joie auroie tant , (d)
Que tuit autre homs por voir
Seroit envers moi dolant.
Dame, où toz mes biens apent,
Saichiez, quant vos puis veoir,
Nus n'a si joiex tonnent.
Douce Dame, tout autre pensement, (17)
26
Quant pense à vous, oubli ^n mon corage.
Dès que vos vis des iex premièrement,
Ains puis Amors de moi ne fu sauvage:
Ainçois m'a plus travaillé que devant.
Por ce voi bien que garison n'atent,
Qui m'assoage,
Fors seul de vos remirer
Des iex dou cuer, en penser.
Se je ne puis vers vos aller sovent ,
Ne vos poist pas , Belle cortoise et sage ;
Que je me dout forment de maie gent,
Qui devinant auront fait maint domage.
Et se je fais d'ail lors amer semblant,
Sachiez que c'est sans cuer et sans talent :
S'en soyez sage.
Et s'il vos en devoit peser,
Ge le lairoie ainçois ester.
Sans vos, Dame, ne puis ne je ne quier,
Ne ja d'autrui Diex ne me doint mes joie !
Car j'aim molt mîex estre en vostre dangier
Et soffrir mal, qu'autre bien, se Ta voie, (a)
Ha! si bel oil riant à l'acointier <
Me firent si mon corage changier
Que je soloie
Blâmer et despire amors:
Ore en sens mortels dolors.
■
Si grans biaulez, corn s'i pot acointier (b)
En cortois sens, qui son gent cors maistroie ! (c)
Ja la fist Diex por faire merveillier
Tous ceus, h qui ele velt faire joie.
Nul outrage, Dame, je ne vos quier
Fors seul itant que daignissiez cuidicr
Que vostre soie.
Si me serait grant secors
Et espérance d'amors.
Ains riens De vî en li, ne m'ait navré
D'an coup parfont a si très douce lance.
Front, bouche, et nez, iex, vis coulouré.
Mains, chief, et cors, et belle contenance.
Ma douce Dame, et quant les reverrai
Mes ennemis, qui si fort m'ont grevé
Par leur puissance?
Ains mais nus hom ne fu vis.
Qui tant amast ses ennemis.
Chanson, va-L-en a celi, que bien seis.
Et si li di qu'en poor ai chanté
Et en doutance:
Mes drois est qte fins amis
Soit à sa Dame enlentis.
Emperères ne Rois n'ont nul pooir (48)
Envers Amours ; ce vos vueilje prover. (a;
Us puent bien doner de lor avoir,
Terres et fiez, et forfais pardoner;
Mès Amors puet home de mort garder
El doner joie qui dure.
Pleine de bonne aventure.
Amors (ait bien un home miei valoir ;
Nus miex que li ne poroit amender.
Les grans désirs doue du dons voloir ,
Tel que nus noms ne puet autre penser.
Sor toutes riens doit on Amors amer:
28
En li ne faut que mesure,
Et ce qu'ele m'est trop dure.
S'Amors vousist guerredoner autant
Com el puet, moult fust ses noms adroit.
Mais ne 1' vuet pas ; dont j'ai le cuer dotant ;
Car el me tient sans guerredon destroit.
Et si sui cil, quels que la fin en soit ,
Qui à li servir s'otroie ,
Erapris l'ai ; n'en partiroie.
Dame, aura ja bien , qui merci atent ?
Vous savés bien de moi en parestroit
Quevostre sui ; ne puet estre autrement.
Je ne sai pas se ce mal me feroit.
De tant d'essais Taites petit exploit : (b)
Que, se je dire l'osoie ,
Trop me demeure la joie.
«
Je ne cuid pas qu'il fut onques nul hon ,
Qu'Amors tenist en point plus périlleus :
Tant m'i destraint, que j'en pers ma raison.
Bien sai et voi que ce n'est mie à gietis,
Quant me monstroit ses semblans amoreus.
Bien cuidai prendre la pie ; (c)
Mais encor ne l'ai je mie.
Dame, ma mors et ma vie
Est en vous, quoique je die.
Raoul, cil qui sert et prie (d)
Aroit bien mestier d'aïe.
En chantant veul ma doulour descouvrir, (19)
Quant perdu ai ce que plus désiroie.
29
Las ! si ne sai que puisse devenir !
Que ma mors est ce dont j'esperois joie.
Si m'estuera à tel dolor languir,
Quant je ne puis ne veoir ne oïr
La bêle riens , à qui je m'atendoie.
Quant m'en so vient, grant en sont mi sospirr(a)
El c'est tousjours ; ne ja n'en recroiroie.
Por li in'estuet toute gent obéir ;
Car je ne sai , se nus va tele voie, (b)
Mais se nus puet d'amours h bien venir (c)
Par bien aimer et loiaument servir ,
Je sai de voir qu'encore en arai joie.
Mi chant sont si plain d'ire et de dolour ,
Pour vous , Dame , que j'ai lonc tems amée ,
Que je ne sai se je chant ou je plour.
En ce m'estuet soufrir ma destinée:
Mais , se Deu plaist , encor verrai le jour
Qu'amors sera changiée en autre tour ; '
Si vous donra vers moi millour pensée.
Souviegne vos, Dame, de fine amour.
Que léautés ne vos ait oubliée i (d)
Et si me fi tant en vostre valouiy
Qu'adès m'est vis que merci ai trovée :
Et ne por quant je muir et nuit et jour.
Or vous doint Dieus pour oster ma dolour (e)
Que par vos soit mérie et confortée ! ( f )
Dame , bien voil que vos sachiez de voir
Qu'onques par moi ne fut mais dame amée.
Ne ja de vous ne me quiers mais mouvoir :
Mon cuer i ai et m'entente tournée, (g)
f Je n'ai mestier , Dame , de décevoir ;
30
Car de tel mal oe me soil pas doloir.
Ne m'effréez , s'il vos plaist à l'entrée, (h)
•
Chançon , va-t-en. Garde ne remanoir.
Prie celi , qui plus i a pooir ,
Qui tu soies souvent par li chantée.
Feuille ne Hors ne vaut riens en chantant, (20),
Fors por faute sans plus de rimoier ,
Et pour faire soûlas vilaine gent, (a)
Qui mauvais mos font sovent aboier. (b)
Je ne chant pas pour eus esbanoier ,
Mais por mon cuer faire un po plus joiant.
Qu'uns malades en garist bien sovent
D'un bon confort, quant il en puet mangier.
Qui voit tenir son enemi courant
Pour traire à lui.grant sajetes d'acier',
Bien se devroit destorner en fuiant
Et garantir, s'il pooit, de l'archier.
Et quant Amors vient plus à moi lancier,
Et moins la fui, c'est merveilles trop grant :
Qu'ainsi rtçoi 4e cop voiant la gent,
Com se j'ière tous seul en un vergier.
. Je sai de voir que ma Dame aime autant (c)
Autrui que moi; c'est por moi corecier.
Mais je l'aim plus que nule riens vivant ,
Si me doint Diex son gent cors embracier !
Car c'est la riens, que plus auroie chier.
Et se j'en sui parjure à esciant,
L'on me devroit trainer tout avant
Et puis pendre plus haut qu'à un clochier. ,
»■
■MBMMHBI
31
Se je li di : — Dame, je vous, aim tant !
Eté dira : — il me vient engignier ! (d)
N'en moi n'a pas ne sens ne hardement
Que vers li je m'osasse desrainier.
Guers me faudrait, qui m'i devroit aidier:
Ne parole d'autrui n'i vaut noient.
Que ferai je ? — Conseillez m'en, Amant :
Li quels vaut itoiex ou atendre ou laissier ?
•
Je ne di pas que nus aim folement ;
Car li plus fols en fait mielx à prisier. (e)
Mais grans eurs i a mestier sovent (f)
Plus que n'a sens ne force de plaidier. (g)
De bien amer ne peut nus enseignier,
Fors que li cuers , qui (fone le talent»
Qui plus aime de fin cuer loiaument ,
Cil en set plus et moins s'en set aidier.
Dame , merci ! voilliez cuidier itant
Que je vous aim. Rien plus ne vous demant ;
Vés le forfait , dont je vous voil proier.
Je me cuidoie partir (SI)
D'amors ; mais riens ne m'i vaut.
Li dous maus du souvenir, (a)
Qui nuit et jour ne m'i faut ,
Le» jour me fait assaut;
Ef la nuit ne . puis dormir.
Ains pleur et pïaing et sospir.
Dieus ! tant a que la désir ! (b)
Mais bien sais que ne l'en chaut.
Nus ne doit Amors traîr,' (c)
Fors que garçons et ribaut.
32
Se ce n'est por son plaisir ,
Ne quiers don ne bas ne haut : (d)
Ains veuil qo'el me truit bault
Sans guiller et sans faillit 4 .
Mais se je puis consievir •
Le cerf, qui tant set fuir,
Nus n'ert joyeux corn Thiébauz.
Li cerf est aventureux.
Et si est-il plus blans que nois ;
Et si a les crins andeux , (e)
Plus biaux que ors espaingnois. ({)
Li cerf est en un destrois
A. l'entrer molt périlleux.
Car il est gardé de léux :
Ce sont félons envieux ,
Qui trop grèvent les cortois. (g)
Onq chevaliers angoisseus ,
Qui a perdu son harnois ,
Ne vieille , à qui art li feu
Maison, vigne, et blé, et pois, (h)
Ne chatières qui prend soifs ,
Ne leus qui est familleus (i)
N'est envers moi doloreus :
Et si ne suis pas de ceus,
Qui aiment de sor leur pois.
Dame , une riens vos demant :
Cuidiés vos qu'il soit péchiés
D'occire son fin amant ?
Oil voir : bien le sacbiés.
•
Se vous plaît , si m'occiés :
Car je le veuil et créant
Por acomplir votre râlant, (j)
33
Mais se miens m'amés vivant,
Que j'en seroie plus liés !
Dame , où nule ne se prent,
Mais que vos voilliés itant
Qu'un poi i vaille pitiés.
Renant , Philippe , Lorent,
Moult sont or ci mot sanglant ,
Dont covienl que vos riez, (m)
Je n'ai loisir d'assez penser ; (22)
Et si ne fais se penser non.
Car tant me plait à recorder
Le cors , le vis et la façon
De celle , qui m'a en prison :
Car se i pensoie
Tant que je voudroie , fa)
Nuit et jour,
Le quart de valour, (b)
Qu'elle a, ne diroie.
Elle a gent cors , le vis bien cler ,
Bouche bien faite et le menton.
Le cuer dedens ne sai esmer ;
Mais se pitié n'i a foison, (c)
Tant mar la vi por moi grever ! (d)
Car moi et ma vie
Tient en sa baillie
La meillour
Qui soit. De s'amour
Ai trop grant envie.
Douce Dame , ne vous anuit
34
Se je vous aim : je n'en puis uu
Ce fait Amour, qui jour et nuit
M'assaut et ne m'i laist en pais:
De vous amer à mon cuer dit. (e)
Dame débonnaire,
Tant me poés plaire
Qu'onques puis
Que je vouscônnuis,
Ne m'en poi retraire.
Ce me fait estre en désespoir
Que je ne puis nul biau samblant
De la sade blondete avoir. ( f )
Dire le veuil assez souvent ;
Mes je n'ai pas tant de pooir
Qu'à li me démente.
Quant la voi présente ,
Mon pourpens
Pers et tout mon sens ;
Si fort m'espovente.
Chançon , à ma Dame t'envoj : (g)
Di li bien que je sui tous siens.
Assez trueve plus biau de moi,
Mes de plus fin ne saî je riens;
Car je l'aim tant en bonne foi ,
Bien veut qu'el m'esprueve.
• Et s'elle me trueve
Sans amer,
S'elle veult amer ,
De moi ne se mueve.
Je ne puis pas bien metlre en non chaloir (23)
Que je ne chant, puis qu'Amours m'en semont.
35
Que de ç'ai je le greigneur duel du mont
Que je n'ose descovrir ma pensée ;
Ce dont je vois les autres décevoir.
Tex fait semblant d'amer, qui point n'i bée.
Pour ce chant je que j'en refraing mon plour :
Et s'en atens joie après ma dolour.
Ceste dolour me devroit bien seoir, (a)
Qui est sans rive, et n'i a point de fous, (b)
Et s'il est nus, qu^autrement m'en respons ,
Je l'en aurai bien tost raison monstrée ;
Qu'après grans maus, ce dist on bien pour voir,
Est maintes fois grant joie recouvrée.
S'il est ainsi, dont n'ai, je pas paour
Que âk mes maux n'aie bien le retour.
Ha ! ce retour, Dex ! et quant l'aurai gié ?
Certes, Dame, de vos seule l'atent.
La vos biautés, le vostre fin semblant
M'i font avoir une bone espérance.
Et si ne sai se j'en oi dit folie ;
Que moult redout de vos fausse s e m b lance,
Ensi le di i que ne m'en puis celer ;
Ne ne m'en puis partir ne remuer.
De remuer je ne prendrai congié :
Ne 1' feroie pour riens, qui soit vivant.
Si i parra, quant mis m'en sui en tant
Que j'atendrai quels sera ma chéance,
Et couvrerai ainsi mon cuer irié :
Et si saurai s' Amours fe conoissance.
Se ele fect ami guerredoner ,
(a n'i perdrai pour bêlement celer.
Celer doit on; que mielx vaut à ami. (c)
Mais ne m'en puis aparcevoir de rien.
36
Li miens celer me fait plus mal que bien ;
Que jangleor, qui poigoent el atisent ,
Vont tant parlant que tantost onl menti;
Ne le mentir une fève ne prisent.
Kl je, Dsgroe, me rens k vous pensis.
Humbles, celans et molt loiaus amis.
Nus hom n'est ja de bien amer espris ,
S'il est de cuer décevant et faintis.
Je ne vois mais nului, quigieu ne chant, (a) (24)
Ne volontiers face feste ne joie ;
Et pour ç'ai je demoré longuement
Que n'ai chanté ainsi corn je soloie.
Ne je ne en ai eu commandement.
El pour itant, se j'ai dit folement
En ma chànçon de ce que je voudroie , (b)
Ne m'en doit-on reprendre maternent.
Grant péchié fait , qui fin ami reprent ;
N'il n'aime pas , qui pour dis le chastoie.
Et la costume est tex de vrai amans: '
Plus pense à li et plus il se desroie.
Qui eu amor a tout cuer et talent,
Il doit souffrir bien et mal merciant.
Et qui ensi ne 1' fait, il se foloie ;
Ja n'aura grant joie en son vivant.
Si m'aist Diex! oneques ne vit [nului (c)
Très bien amer, qui s'en puist relraire.
Et cil est faus , et fel, et plain d'anui,
Qui autrement veut mener son affaire.
Ha ! se aviez esté là où je fui,
Douce Dame , s'ains riens d'amours conui
37
Vostre lin cuers , "qui si pert débonnaire ,
Aurait merci , s'onquesjriens rot^d'aulrui.
Quant plus m'enchace Amors, et moins la fui :
Cest maus parest à tous autres contraire.
Cil qui aime , ains Diex ne fist celui , (d)
N'estuet sovent de ses maus joie faire.
De vous aimer onques ne mejrecrui ,
Puis celle eure , Dame , que vostre fui ,
Que mes fins cuers vous (ist tant à moi plaire :
Dont gré li sai de ce que je l'en crui.
Si sui pensis que ne sai que je quier ,
Fors que merci, Dame, s'il] vous agrée.
Que bien savez, ja n'iert en reprovier
D'orguilleux cuer bone chançons chantée.
Mais par pitié se puet-on essaucier:
Ne ja orgueuls ne se doit herbergier
Là, où il i a d'Amors tel renomée.
Ains doit le sien bien faire et avancier.
Chançon , di li que tout ce n'a meslicr,
Que s'ele avoit cent fois ma mort jurée ,
Si m'estuet il remaindre en son dangier.
Je nos chanter trop lard ne trop sovent ; ("25)
Car je n'ai gré de chanter ne de taire.
Trop ai servi en pardon longuement ; (a)
Mais je cuidai encor tant dire et faire
Que je peusse à celi millor plaire ,
Qui m'occira , (s'amors ne PI defent , )
Tôt à loisir, por plus faire tonnent.
Tuit mi mal trait fussent à mon talent ,
58
Se ja nul jor en cuidasse à chief traire.
Mais je voi bien, servir u'i vaut néant ;
Qu'Amors m'a si atorné mon affaire
Qu'amer ne l'os ; ne ne m'en pais retraire, (b)
Ensi me moine Amours , ne sai comment ,
Qu'un poc la hé trop amoureusement.
Amours me tient , qui ne me lait mouvoir (c)
Et fait de moi autressi par semblance (ce)
Comme celuy, qui a prêté avoir
A mal debtour sans plaige et sans surtance, (d)
Qui ne li ose escondire créance.
Ensi me tient Amors en son pooir :
Rien , qu'elle veut , je n'ose dévoloir. (e)
Ensi m'estuet et haïr et amer
Celé , qui ja ne chaut de mon martir.
S'ele m'occit , de poc se puet vanter ;
Qu'il n' afiert mie trop grant maestrie (f)
De son ami engignier et occire :
Que nus ne se doit vers s'amie garder , (g)
S'il ne la vuet du tout laissier ester.
Molt me sot bien esprendre et embraisier
Au beau semblant , au commencement rire.
Nus ne l'orroit si doucement parler ,
Qui de s'amour ne cuidast estre sire.
Par Deu , Amors, ce vos puis-ge bien dire
Qu'il vos fait bon servir et honorer ! (h)
Mais un petit s'i puet-on trop fier.
Tant m'i fera et languir et doloir
Com li plaira : elle en a bien puissance.
Et je vois bien que ne me puet valoir , (i)
Fors que mercis, et service, et souffranee : (j)
39
Et avec ce i recovient chéance.
Tant estuet-il , qui joie ea vuet avoir , (\)
Por un pelit que ne m'en desespoir.
Les douces dolors (26)
Et le mal plaisant ,
Qui vienent d'amors ,
Sont dote et cuisants.
Et qui fait Toi hardement ,
A paines aura secors.
J'en fis un , dont la pavors
Me tient au cuers, que je sens.
Bien est grans folors
D'amer loiaument,
Qui porroit aillofs
Ghangier son talent.
Hé Diex ! j'en ai: apris tant,
Qu'ainçois seroit une tors
Portée & terre de flors,
Qu'on m'en veist recréant.
Lonc respit m'ont mon
Et grant désirier ,
Et ce, qu'à son tort
Me vell correcier.
Moins en sera à prisier,
Se je n'ai de li confort ;
Qu'au mont n'a rien si fort,
Pour li ne me fust legier.
Je chant et déport
Pour moi solacier ;
Et voi en mon sort
40
Ànui et daogier.
Si porraî bien périllier*
Quant ne puis venir h port:
Ne je n'ai ai Hors ressort
Sans ma ligence brisier. (a)
Dame , j'ai tout mis •
Et cuer et penser
En vous, et assis
Sans ja^rerouer.
Se je voloie aconter
Vostre biautés , votre pris T
J'aurais trop d'enemis ;
Pour^ce n'en ose parler, (b).
Dame , je n'i puis durer;
Car tout adès m'ira pis ,
Tant que n' dires : — Amis ,
Je vous voil m'amor doner. »
Li douz pensers et li dous sovenirs (27J
Me font mon cuer esprendre de chanter ,
Et fine Amor , qui ne m'i lait durer,
Qui fait les suens en joie maintenir,
Et met es cuers la douce remembrance ;
Por c'est Amors de trop haute poissance,
Qui en esmoi fait un home resjoïr,
Ne por dolour ne laist de li partir.
Sens et honor ne puet nuls maintenir,
S'il n'a en soi senti les maus d'amer ,
N'k grant valor ne puet por rien monter ;
N'onques encor ne 1' vit nuls avenir.
Por c'est Amours de si douce semblance , (a)
a
Qu'on ne s'en doit partir por esmaiance.
Ne ja de moi ne F verrez avenir ;
Que tout par fois vueil en amour mourir.
Dame , se je vos osasse proier ,
Moult me seroit , je cuid, bien avenu :
Mais il n'a pas en moi tant de vertu
Que devant vos vos os bien avisier.
Ce me confont , et m'occist , et m'esmaie.
Yostre beautés fait & mon cuer tel plaie
D'un dous regars , dont j'ai tel désirier, (b)
Que de mes iex ne vous os regarder.
Quant me convient de vous k esloignier ,
Onques certes plus dolant hom ne fu.
Et Diex feroit par moi, je croi , vertu,
Se je jamès vos povoie aprochier :
Que tous les biens et tous les maux, que j'aie,
Ai-je de vous, douce Dame veraie.
Ne ja sans vous nul ne me puet aidier :
Non fera-il ; qu'il n'i auroit mestier.
Les grans beautés , dont nus hom n'a pooir
Qu'il en deist la cinquantiesme part ,
Li dis plaisant, li amorous regart
Me font sovent resjoir et doloir.
Joie en atent ; que mes cuers à ce bée.
Et la pavours est dedans moi entrée.
Ensi m'estuet morir par estovoir
En grant esmai , en joie , et en voloir.
Dame, de qui est ma grans désirée,
Salus vous mant d'outre la mer salée ,
Corne à celi , où je pens main et soir :
N'autre penser ne me fait joie avoir.
42
Li rossignols chante tant (28)
Que mors chiet de l'arbre jus,
Si belle mort ne vit nus ,
Tant douce ne si plaisant.
Autresi muire en chantant à hauts cris,
Et si ne puis de ma Dame estre ois ,
N'ele de moi pitié avoir ne daigne.
Chascuns dist qu'il aime tant
Qu'onques si fort n'aima nus.
Ce fait fins amans confus ,
Que trop mentent li truant. (a)
Mais Dame doit conoitre à leur faus dis (b)
Que de tous biens se est leur cuer partis.
Si n'est pas drois que pitié li en pregne.
J'en trairai Dieu à garant
Et tous les sains de lk sus
Que, se nus puet amer plus, (c)
Que je n'aie amendement,
Ne ja de vous ne soie maie oïs.
Àins me tolez vos débonaire vis , (d)
Et me chasciez com beste de montaigne.
Je ne cuid pas que serpens
N'autre beste poigne plus
Que fait Àmors au dessus :
Trop parsont si cops pesants.
Plus trait sovent que Turs ne Arabis.
N'onques encor Salemons ne Davis
Ne s'i tinrent ne qu'uns faus d'Alemaigue. (è)
Onques fierté n'ot si granl
Vers Pompée Julius,
Que ma Dame n'en ait plus
YefS,moi, qui muir désirant.
48
Devant li est losjors mes esperis :
Et nuit et jor li crie mille fois merci ,
Baisant ses pies, que de moi li soviegne.
N'est merveille se je suis esbahis ;
Que li confort me vient si à envis ,
Que je doute molt que tous biens ne souffraigne,
Dame, de vos mes cuers ne est partis :
Si vos en jurles grez et les mercis, (f)
Que je atens qu'encor de vous me viegne.
Maint dur assaut m'aura Amors baslis.
Chançon va tost et non pas à envis ,
Et salue nostre gent de Gbampaigne.
Hoult m'est belle la douce commançance (29)
Ou nouvel temps, à l'entrant de Pascour,
Que bois et prés sont de belle semblance ,
Vers et vermeus, couvers d'erbes et de fiours.
Et je sui, las! du tout en tel semblance
Que en proiant & jointes mains aour
Ma belle mort ou ma haute richour. -
Ne say lequel, s'en ai joie et paour :
Si que souvent chant là, où de cuer plour;
Car lonc respit m'esmaie et meschéance.
Ja de mon cuer n'istra mais la semblance ,
Dont me conquist Amours par sa douçour,
Celle, que j'ai du tout en remembrance ;
Si que mes cueis ne sert d'autre labour.
Hé! Douce riens, en qui j'ai m'esperance,
Car se vous truis le semblant manteour ,
Vous m'avez mort à loy de traitour.
Si en vaura moult mains vostre valour.
44
Se m'ociez ainsi par déce varice.
Las ! corn m'a mort de débonnaire lance,
S'ainsi me fait mourir à tel doulour !
De ces biaus ieulz me vint sans deffiance
Férir el cuer ; que n'i ot autre tour.
Moult voulentiers en preisse venjance,
Se peusse, par Dieu le créatour ,
Tel que mil fois la peusse le jour
Ferir au cuer d'autre tel savour,
Se j'eusse de moi vengier puissance .
Ne cuidiez pas, Dame, que je retraie
De vous amer, se mort ne I' me défient ;
Car fins amour tient mon cuer et maistroie,
Qui tout me donne à vous entièrement. '
Si que de moi ne sai confort ne joie ;
Fors tant que il m'avient souvent
Que je m'oubli souvent entre la gent ;
Et tel délit ai en mon pensant
De vous. Dame, à qui Amours me rent ,
Que s'a vous n'est, ja parler n'en voudroie.
Hé ! Franche riens, puis qu'en vostre manoie
Me sui tout mis, trop me secourez lent.
Car nuls dons n'est, qui tant deloie :
Si s'esmaie trop cil, qui ce atanl.
Qu'un petis dons vaut rai ex, se Dieus me voie,
Qu'on fait courtoisement,
Que cent greignor fait amoureusement, (a)
Car, qui le sien donne retraitement,
Son gré en pert et plus cousteusement ■
Que ne fait cil, qui bonnement l'otroie.
Nus hom ne puet ami réconforter , (50)
Se celé non , où il a son cuer mis.
45
Pour ce m'estuet sovent plaindre et plourer ,
Que nus confors ne me vient , ce m'est vis ,
De là où j'ai tote ma remembrance.
Por bien amer ai sovent esmaiance
A dire voir.
Dame , merci ! donnez-moi espérance
De joie avoir.
Je ne puis pas sovent à li parler ,
Ni remirer les biaus iex de son vis.
Ce poise moi que je n'i puis aler ;
Car adès est là mes cuers ententis. (a)
Ho ! Douce riens, Belle sans conoissance ,
Car me mettez en millor attebdance
De bon espoir !
Dame, merci! etc.
Je ne sai tant vers H merci crier
Qu'ele ne cuit que je soie faintis ;
Car tant de gens se sont mis au guiller
Qu'à poine iert mais conus fins amis.
Ice m'ocist ; ice me desavance ;
lce me toit ma joie et ma fiance ,
Et fait doloir.
Dame . merci ! etc.
Aucuns i a, qui me suelent blâmer
Quant je ne di à qui je suis amis ,
Mais ja , Dame , ne saura mon penser
Nus , qui soit nés , fors vous qui je le dis
Couardement, à pavours, à doutance: (b)
Dont puestes vous lors bien à ma semblance
Mon cuer savoir.
Dame , merci ! etc.
Amors , de vos me veuil du tout clamer ; (c)
ff
%
m
«
46
Car en vous est trestous li larrecins.
Trop savez bien le cuer d'un home embler ;
Mais du rendre n'est-il termes ne fins.
Ains le tenés en esmais, en balance.
Amours , en vous ai fait ma remembrance
De mon voloir.
Dame , merci ! etc.
Chançon , va-t-en à Nanteul sans faillance,
Ne remanoir :
Philippe di que s'il ne fust de France, (d)
Trop puet valoir, (e)
Dame , merci ! donez-moi espérance
De joie avoir.
Onques ne fut si dure départie, (31)
Comme de ceauls, qui aiment par amors.
Quant li amans se départ de s'amie,
C'est une mors et une tels dolors,
Que cil, qui l'ont, prisent moult peu lorvie.
Car li solas , li biens et li douçors ,
Qu'il ont entre els esprovée et sentie ,
Lor torne plus à poine qu'à savors.
Las ! doléreus I or est ma vie outrée ,
Quant laissié m'a celle par estevoir,
Que je ai plus que tout le mont amée.
Trop la désir, et se l'aim trop por voir.
Mais se je l'aim et je l'ai désirée,
C'est mes confors ; qu'on doit de boen avoir
Estre en atente et faire consirrée ,
Par quoi l'en puisse aucune fois l'avoir.
Douce Dame y je suis en espérance
47
Qu'après lait temps doie biaus tens venir.
Tormentés sois ; mais tels est ma fiance
Qu'encor vous cuid acoler et MMiv.
Douls est le bien, qui vient de^rant souffrance.
Et bien doit on attendre et soustenir ,
Quant la douçor respont à la grévance
Et dont puet on à grant joie venir.
Belle, j'aim moult l'angoisse et la messaise :
Ce me convient por vous à endurer.
Bon est le mal, dont on vient à grant aise :
Por ce se doit fins amans endurer ,
Qu'om ne puet riens, sans poine avoir, qui plaise.
Li fruits d'Amors seivent bien meùrer :
Que por atendre un pou sa dolor plaise ,
Plus doucement li plaist k savorer.
•
Dame, or vous pri que de moi vous souvaingne,
Et que ne truisse en vos desloiaulté ,
Que vostre amors à tousjours me soustaigne.
Car bien sachiez , je vos port féaulté.
Or vous gart Dieus , quoi que de moi avaingne !
Qu'on chercheroil toute une roiaulté,
Ains qu'on trova Dame en qui tant avaigne
De cors , de vis et de toute biaulté.
Chanson, va-t-en : dis à ma Dame et prie
Qu'elle n'oblie ne ma poine ne moy.
De l'oblier serait grant vilonie.
Pour ce m'otroie s'amor, où je m'otroi :
Car elle a tout mon cuer en sa baillie ;
C'est bien raisons qu'aie le sien en foi.
Car li félons médisant par envie
Veullent torner bone amor k desroi.
a
48
Poine d'amors et li mal, que j'en irai , (a) (32)
Me font chanter amorous et jolis ,
Et en chanlan^f çver, ce qu'ains n'osai ,
Gelé que faim , que ne fusse escondis
De tel don com de joie :
Mais ce n'iert ja que doie
Avoir tel bien de lî ,
Se par pitié bone Amors , que j'en pri,
Ne fait ausi, com je suis siens , < soit moie.
Loial Amors, de mes maus que ferai ?
Conseilliés moi , je sui de vos sospris.
Cèlerai je ma Dame , ou li dirai
Que por li sui en poinne et m'i a mis ?
Li celers m'i guerroie :
Et se je le disoie ,
Tost diroit : Fui de ci !
Et il n'est rien que je redoute si.
Si me tairai , face sens ou foloie. ( b)
Fors qu'en chantant ainsi me déduirai,
En atendant ce qu' Amors m'a promis,
Merci avoir , que ne déservirai
Tôt mon vivant , ne meillor qui l'ont quis.
Et se je requeroie
Ma Dame , et g'i falloic
Si com autre ont failli ,
Jamais déduit en espoir si joli
N'auroit en moi : si aira mieus qu'ainsi soie.
Dès lors que vi ma Dame, et m'i donai,
Ains puis ne fui de li amer fainlis.
Ne ja ne vuille Amors qu'en nul délai
Mete le dous penser, qu'en li ai pris .
Mieus penser ne sauroie ( c )
Et plus je ne porroie
Araors mettre en obli. (d ).
Si me co vient en espoir de merci
Vivre et manoir : por rien ne recroiroie.
Aucune gent m'ont demandé que j'ai,
Que si porte pesme color el vis.
Et je lor ai respondu : — je ne sai.
Si ci muers, c'est d'estre fins amis.»
Ainsi mes cuers lor noie :
Et por quoi lor diroie?
Quant ma Dame ne I' di,
Qui m'a navré et tost m'auroit gari ,
Se en voloit son lin cuer mettre en voie, (e)
Au pui d'amors convenance tenrai
Tout mon vivant, soie amés ou trais, (f)
Pour ce se d'amer me duel , (a) (33)
Si i ai-ge grant confort :
Car adès en li recort ,
Dieus ! ce que virent mi oel ;
C'est la grant biauté veraie ,
Qui en pluseurs sens m'essaie, (b)
Que ce que j'ai , si se combat à moi ;
C'est cuers et cors, et li oil , dont la voi.
Mais le cuer a , qu'est de greignour pooir : (c)
Or me doinst Dex les autres vueil avoir !
Maintes gens ont un acueil (d)
Où soit à droit ou à tort.
Et Amours fiert sans déport :
Ja n'i doutera orgueil.
Li sages plus s'en esmaie ,
6
50
Qui trop sent faire grief plaie, (e)
Grant la me fis , quant le cuer a de moi
En sa prison ; biau m'est, quant je H voi.
Miex l'aime en li qu'en nul autre pooir ;
Or li doint Diex garder à mon voloir !
Dame , qui pert au besoing (f)
Pour son ami ce qu'il a ,
Se cil le guerdon n'en a ,
Honis en est pas témoing.
Et je pers sans reconquerre (g)
Mon cuer , que tenés en serre :
Perdu non ai. Ne 1' perdrai pas ainsi ;
Que por le cuer priera tant merci
Li cors vers vos , que merveilles iert grans ,
Se ne fraigniés vers li voslre lalans.
Se je à un hom doing,
( Aucuns de tieus gens i a )
Demain autant m'en rendra : (h)
Ce ne li remet el poing.
Moll grant sens a à beau querre (\)
Et a doner sans requerre. (j;
Et je , Dame , crie merci ! merci !
De ce, qui mien deust estre, vos pri.
Que n'espoir pas à vostre dous semblant
Que la merci me viengne au cuer devant.
Dame , or ai dit ma paor :
Moult voudroie ore escoier (k)
Se ja daignerois penser
Vers moi aucune douçor ,
Ne riens nule , qui me vaille
Si que le cuer m'en tressaille. Y (0
En la prison , là où vous le tenez ,
Diexl fut ains mes cuers si bien eocbantésl
Nennil certes. Mais se li cors pris fust
Avec le cuer : ja ne me despleust.
52
Qui d'amer quiert acboison
Por esmai ne por doutance? — é! é! é!
Bien ai en moi remembrance
Compaignon.
Toujours remk sa semblance,
Sa façon.
Aies, Amors, guerredon;
Ne souffres ma meschéance. — é ! é ! é !
Dame, j'ai entention
Que vos aurés connoissance .
Pour froidure ne pour j ver félon (55j
Ne laisserai
Que ne face d'amors une cbançon ;
Et si dirai,
Que qui aim s'en repente, s'il pue t.
Chascuns le dit ; mais mentir l'en estuet ;
Qui bien aime, il ne s'en puet partir ,
Tant que l'ame li soit du cors partie.
Pour moi le di, que j'ai mis k raison ;
A moi tençai.
Plus prens conseil de si faite ochoison , (a^
Plus m'en esmai ;
Que li esmais de mon fin penser muet.
Plus pense à li, et plus en i a plet.
Dame, merci ! je ne vos puis faillir :
Ainçois sera mer pour pluie faillie, (b)-
Dame, se j'ai de mes maus grant paor, (e)
Ne vos pois pas ;
Que bien poez allegier ma dolor.
r.Lan^n h I! ■
54
Que trop l'ai amée
De cuer verai. — Valara ! fa}
Belle et blonde et coulorée, (b)
Moi plaist quant qu'il vous agrée.
Et Diex ! que me fust donée (cj
L'amour , que vous ai rovée ,
Quant vous priai !
S'ele m'est véée
Je m'en morrai . — Valara !
Dame , en la vostre baillie
Ai mis cuers et cors et vie.
Pour Dieu ! ne m'ociez mie ! (d)
Là où fins cuers s'umilie
Doit on trouver
Merci et aie
Pour conforter. — Valara t
Dame, faites courtoisie
Vostre a mi 9 qui vous en prie,
Et qui tant en vous se fie (e)
Que belle riens, douce amie
Vous os nommer.
N'onques n'eut envie
D'autre amer. — Valara !
Onques jor ne m.e seus plaindre ,
Tant se tient ma dolors graindre.
Ne d'amer ne sai faindre :
Ne mes maus ne puis estaindre ,
Se je ne di
Que toz veuil remaindre
En sa merci. — Valara!
Trop seroit fort à estaindre (f)
55
Chançon deli.
56
Si en viendroit plus tost à repentance.
Las ! qu'ai je dit? qui porroit assembler
Tant en son cuer d'orgueil et de bobance r
Qu'il li osast li ne s'amor véer %
Tant soit de flebe nature?
Quel siècle a créature,
Qui de biauté la puîst ressembler ,
Ne qui valors en traisit en vallance?
Peintre et maçon , qui bien seveot ouvrer r
Et trestout cil, qui sevent d'ingromance ,
I porroient tous jours lor tens user
En œuvre et en portraiture,
Ains que il feist la figure.
Qui de biauté la puist ressambler
De cuer , de cors, de vis , et de samblance.
Quant tine Amors me prie que je chant, (38)
Chanter m'esluet ; et je ne 1' puis laissier.
Car si sui tous en son commandement
Qu'en moi n'a mes deflense ne dangier.
Se la belle , que je n'os mais proier ,
N'en a merci, et pitié ne l'en prent ,
Morir m'estuet amoreus en chantant.
Morir en puis , s' Amors ne li consent ;
Car sans Amors ne m'i puet riens aidier.
Et quant de li viennent tuit mi torment y
Bien m'i devroit ma doleur alegier ;
Por ce li pri qu'ele vueil essaier
S'ele a pooir vers celi , que j'aim tant r ,
Par proière ne par comandement.
57
Tuit mi désir et luit mi fin talent
Viennent d'Araors. Onques ne soi trichier:
Àins sai amer si amoreusement ,
Douce Dame , que ja ne quiers changier.
Dès icel jour , que vos soi acointier ,
Vos donai si cuer, et cors, et talant,
Que rien fors vous ne me fer dit joiant .
Quant si me sui assené linement
En fine Amor, qu'autre déduit n'en quier.
Ne fins amis ne doit vivre autrement ;
Mais qu'il n'en puist partir ne esloignier.
Se bien amer m* i puet avoir mestier ,
J'aurai joie de vostre beau cors genl ,
Bêle et bone de dous acointement.
Se Dex me doint ce que je li demant,
Au mont n'a rien , qui tant face à prisier ,
Corne celé de qui ma cbançon chant ,
De grant valors et de bon pris entier.
Plus seit valor qu'on ne set soubaidier.
Or me doint Dex li amer et servir
Tant que merci aie , que vois queranl !
Beau douz amis , bien me puis afficher
Que j'aim dou mont toute la mieuz vaillant ,
La plus cortoise et la mieuz avenant.
Ghançon , va-t-en ; garde ne te targier.
Di Noblot que cuer , qui se repent, (a)
Ne sent mie ce que li miens cuers sent.
Qui plus aim, plus endure, (39)
Plus a mestier de confort ;
Qu'amors est de tel nature
58
Que so d ami mène à mort.
Plus en a joie et déport ,
S'il est de bone aventure.
Hélas ! ce ne puis point avoir ! (aj
Ains m'a mis en non chaloir
Gelé, qui n'a de moi cure.
Onques riens ne fu si dure
D'aymant, comme je recors (b)
Des soupirs, et de l'ardurc , (c)
Et des larmes que je port.
Sui navrés par la plus fort
Et mis à déconfiture :
Mes je n'ai vers li pooir.
El rit , quant me voit dol ir !
Ci faut pitiés et mesure.
Puis que pitiés m'est faillie,
Je m'en devroie bien partir, (d)
Mes sens m'en semont et prie ;
Mais mes cuers ne veut soffrir.
Âins me fet por li servir, (e)
Tant aime sa seignorie.
Dame, une riens vous demant,
Que vous jugiez, qui se rent, (f)
Se il a mort desservie.
Par maintes fois l'ai sentie
En dormant tout à loisir :
Quant pechié et envie
M'esveilloit, et que sentir
La cuidoie à mon plaisir ,
Et ele n'i étoie mie ,
Lors plouroie tendrement:
Et bien vousisse en dormant
Avoir li tote ma vie.
59
Ma grans joie est tormentière (g)
Si grans que ne puis conter.
En veillant ne voi manière
De mes dolors conforter.
Bien me deust bestourner
Amors de ce devant derrière :
Li dormir fust en oubli ,
Et j'eusse en veillant li ;
Lors seroit ma joie entière.
Quand li voil crier merci ,
Lors ai tel pavor de li ,
Que n'os dire ma proière.
Raoul, Turc ne Arabi (h)
N'ont riens dtf vostre saisi :
Revenés par tans arrière.
Qui sait pourquoi Amours a non Amours?(a)(40)
Qu'il negriève fors les siens seulement.
Qui le saura, s'en dise son talent :
Car je ne 1' sai : se Diex me doint secours,
Amours semble diable , qui maistrie : (b)
Engigne plus celui , qu'en lui se fie.
Ce poise moi , ( se j'aie ja merci ) , (c)
Plus que pour moi , cent mile tans pour li
Que on la puet rester de félonie, (d)
Je suis tout siens ; et s'en sens la doulours. (e)
Et me poise de son mal durement ;
Et en son bien cuid mon avancement. (ï).
Car de servir vient-il bien à plusours. (%)
Et cil sert bien son seigneur , qui l'chastie r
Et qui li pois , quant il fait vilenie.
Mais Amors n'a cure de tel chasti ;
1
60
Car ele i a tant veu et oï 9 (h)
Que ne li chaut de riens , que on ti die.
Amors m'a fait tante fois correcier,
Qu'en mon courrous n'a mes point de pooir.
Àins suis plus siens, quant plus me désespoir,
Aussi corn cil , qui delès le foier
Gist malade et ne se puet deffendre , fi)
Et menace la gent parmi à fendre.
Aussi dis-je ce pour moi desenfler : (ii)
Il fait grant bien, quand on en os parler.(j)
Mieus en peut on l'assaut d'Amours a tendre.
Se je m'en dueil, ne fait a mervillier ;
Car Diex la fist por gens faire doloir.
Là où Amours la m'amena veoir,
Je fus adès en un dous atachier, (k)
Qu'elle me fist de sa blanche main tendre ,
Quant par sa main me prist h salut rendre»
Miex aim-g' la main , dont me volt adeser,
Que l'autre corps , où ce me fait penser :
Car du confort sait ele assez rendre. (I)
Qui set aimer , il sauroit bien haïr , (m)
Se il voloit, plus que nuz autres homs.
Mais n'est pour ce loiaulé ne raisons ,
Qui bien aime, qu'il en doie partir.
Ains doit chascuns garder sa renomée.
El se Amours esloit bien apensée ,
Elle donroit k tin ami loial
Joie et secours sans avoir trop grant mal. (n)
Ainsi seroit servie et honourée.
Dame, merci! la miex embalsamée, (o)
Que nuit et jour vois cent fois d'un estai ,
62
Car d'amour
N'en ai* je , fors que j'aour
Des dames la flor
Et de biaulté mireor.
Dame , quant del douls pais
Me verrois torner plorant ,
Pri vos , Belle gentis ,
Que de vos soie fis
D'un — à Deu vos commant,
Biaus amis. »
Lors aurai tout k devis
Bone amor.
Ne créez losengeor ,
Ne faus trichéor ;
Tant en i vaigne des lor.
Sans atenle de guerredon (42)
M'otroi k ma Dame servir.
Puis que toute s'entention
Est si tornée en moi haïr ,
Qu'elle m'ocist k desraison ,
Ja Deus mes ne me doinst joïr
De riens , fors que de tost morir !
Car autrement ne puet faillir
Mors, dont el seit l'ocheson.
Grant mestier a de guerredon,
Qui ains ne fina de servir.
Et g'i ai si m'entencion
Qu'il m'en convient mon bien haïr
Por ce je tieng k desraison
De tous jors proier sans joïr.
Moins aim tel vie que morir :
65
Qu'à son vivans De puis faillir,
Si en ai loiale ocheson.
Bien deust ma Dame esgarder
A ce que j'ai .v. ans proie.
Se je li voussisse fausser.
Pièce a je l'eusse laissié :
Mais tant l'ai de fin cuer amé!
Ne ja dou cors n'aura pitié ?
Espoir je 1' fais sans son congié !
Hais griès seroit à retorner
D'amors, puis qu'on l'a commandé.
Onques tant ne me seus garder
Que plus n'aie aîné que proie ,
Et sans trichier, et sans fausser.
L'Àmor, qui tel sens m'a laissié,
Se les douces paines d'amer
Ne mi toit, bien iert sans pitié :
Ne miels doinst ma Dame congié
Dou félon penser retorner,
Qu'elle a por m'amor comencié.
Se j'ai long temps esté en Romanie (43)
Et outre mer fait mon pèlerinage ,
Soffert i ai moult douloureux domagè
Et enduré mainte grant maladie.
Mais or ai pis qu'onques n'oi en Surie ;
Que bon Amour m'a doné tel malage ,
Dont nulle fois la douleur n'assouage. (a)
Ains croist adès, et double, et multiplie,
Si que la face en ai toute pâlie.
Car jeune Dame et cointe, et envoisie.
64
Douce et plaisant , belle , courtoise et sage ,
M'a rois au cuer une si douce rage
Que j'eo oublie le voir et la ou je , (b)
Si corne cil , qui dort en létargie ,
Dont nus ne puet esveiller son courage.
Car quant je pens à son très doux visage ,
De mon penser aim micx la compagnie,
Qu'onques Tristan ne list Yseult s'amie.
Bien m'a Amour féru en droite voine (c)
Par .un regard plein de doulce espérance,
Dont navré m'a la plus sage de France ,
Et de beauté la rose souveraine.
Et m'esmerveille que la plaie ne saigne ;
Car navré m'a de si douce semblance (d)
Qu'onques ne vy si tranchant fer de lance:
Mais il ressemble au chant de la Siraine,
Dont la douceur attent douleur et peine.
Puisse je sentir sa très douce haleine
Et retenir sa simple contenance !
Que je désir s'amour et s'acointance
Plus que Paris ne fit onques Heleine.
Et s'Amour n'est envers moi trop vilaine, (e)
Ja sans merci n'en feray pénitence, (f )
Car sa beautés et sa très grant vaillance
M'ont cent sospirs le jour doné d'estraine
Et li biaus vis où la vi primeraine. (g)
Et sa face , qui tant est douce et belle
Ne m'a laissé qu'une seule pensée.
Et celle m'est au cuer si embrasée,
Que je la sens plus chaude et plus isnelle
Qu'onques ne fust ni braise n'estincelle.
Si ne puis pas avoir longue durée ,
65
Se de pitié n'ai ma Dame navrée,
Quand ma chançon lni dira la nouvelle
De la douleur, qui pour lui me flaelle.
Chançon, va-t-en à Àrchier, qui vielle (h)
Et à Raoul de Soissons , qui m'agrée :
Di leur qu'Amours est trop tranchant espée.
S'onques nuls hom por dure départie (44)
Peut estre saus , ja serai par raison.
Torterelle , qui pert son compaignon ,
Ne fut onques de moi plus eshahie.
Ghascuns pleure sa terre et son pais ,
Quant il se part de ses coraus amis :
Mais il n'est nuls congiés , quoi que nuls die ,
Tant dolorous com d'ami et d'amie.
Li reveoir m'a mis en la folie ,
Dont je m'estoie gardés longue saison.
De li veoir ai quise l'achoison ,
Dont je morrai : et se je vif ma vie ,
Verra bien mort près cil , qui a apris
Estre envoisié et chantant et jolis ,
Vaull assez pis, quant sa joie est fenie,
Que s'il moroit tout à une foie.
Douce Dame , tout tems fors de béance
De vos m'estuet partir sans recovrer.
Tant en ai fait, que ne l' puis mais laissier :
Et se ne fust de demorer viltance
Et reprochiers , j'alasse demander
As fins amans congié de demorer:
Mais vos estes, Dame, de tel vaillance
Que vostre amis ne doit faire faillance.
7
66
Se je seusse à tant à la creux prendre
Que le congié me tormentast ainsi ,
Je meisse ma vie en vo merci :
S'alasse à Dieu grâces et merci rendre
De ce qu'onques ne H desservi jor,
Que je fusse béans à vostre amor.
Mais je me tieng apaiés de l'atandre,
Puisque chascun vous aime sans mesprandre.
Tant ai Âmors servie et honorée , (45)
Bien me deust mon servise mérir.
Mais ma poine n'iert mais guerredonnée ;
Qu'à moy ne peut joie d'amors venir.
Hé Deus ! cornent me poroie esjoïr ,
Quant j' aloigne la rien, qui plus m'agrée !
Se li miens cors se part de sa contrée ,
Ne s'en veult pas por ce li cuers partir.
J'en pars mon cors; mais g'i lais ma pensée.
Qui près aime , de loins ne puet haïr.
Ne près ne loins ne puet vrais cuers haïr ; (sic)
Ne ja Âmors n'iert de mon cuer sevrée.
Celle est et belle, et bone, et bien sénée.
S'elle à s'amor me daignoit consentir ,
Adonc serait ma dolor obliée.
Je Pâmerai 9 s'en dévoie morir ;
Car plus me plàist por li amer languir ,
Que por autre fust ma dolor sa née»
En pouc d'eure fut bien ma mort jurée ;
Sans moy avant défier ne garnir,
Sui eul riant, sa face colorée,
Son biaus parler , qui tant plaist à oïr ,
67
Me sorent si décevoir et traïr
Qu'en contre eus tous n'a ma raison durée.
Toute biauté s'est en li aùnée :
Souffraite en ot Deus en moy enbeltir.
Et quant biautés est toute k li donée ,
Deus, qui me fist à la biauté faillir,
Me ra doné vrai cuer por li servir ,
S'il vos plaisoit, douce Dame honorée.
Tout autressi com fraint nois et ivers , (46)
Que vient estes, que li dois tans repaire ,
Si doit feindre li faus prières, sers
Et fins amis amender son affaire.
Et je dout molt qu'il ne m'en soit divers ,
Se il est tôt as autres debonaire.
Mais tant me fi là, où beauté repaire,
Que aymant sui, se tout n'est vers moi fers.
Par Dieu ! Amors, ains serai vains et pers,(a)
Et plus deslrois que cil, qui porte haire,
Que ne sache de vous un autre vers
Que n'est icil, qui tant me fait mal traire.
Ne soiez pas com li cigne, qu'adès
Bat ses cigneaux, quant il lor doit miex faire.
Quant il sont grant et il vient à son aire ,
Et où premiers les a noris et ters.
Nule paine a, qui guerredon atent;
Ce est k aise , qui bien i scet entendre, (b)
Car, qui adès veut faire son talent ,
L'on i peut bien mainte chose reprendre, (c)
Tel chevauchent molt acesméement,
Qui ne sevent lour grant honour entendre, (d)
68
En Amors a maint guerredon à prendre,
Dont el paet bien son dru faire joiant.
Certes, Dame, bien cuide à escient,
N'i dois perdre , se ne me puis deffendre (e)
De vos amer. Me va Amours hastanl
Que je me claime vaincus sans cop rendre. ( f )
Et vous tenés le baston en estant ;
Si faites tant qu'on ne vos puist reprendre.
Et je vous voil avec ce tant a prendre,
Se m'ociez, n'i gagnerez noiant.
A envis prend nul nus oiselet au broi
Qu'il ne Y méhaint, ou ocie, ou afole.
Et Àmors prent toi autre tel conroi
De molt de ceux, qu'ele tient en s'escole.
Gent les alrait : si lor monstre pourquoi.
A premiers est chascuns si liés qu'il vole. *
Molt m'a trait bel ; mais si me faut parole»
Que vos dirai de ci ? Ce poise moi.
Chançon, va-t-en celé part, où je voi
Dons cuer au moins, quoique die parole.
Et se mi oel sont loins, ice m'afole *
Mais je me fi tout adès en ma foi.
Tout autressi com Tente fait venir (47J
Li arrousers de l'aiguë, qui chiet sus ,
Fait bone Amor naistre, et croistre, et florir
Li remenbrer par costume et par us.
D' Amors loial n'iert nus audessus :
Ains les convient audessous maintenir.
Pour c'est ma douce dolor (a)
69
Plaine de si grant paor. (b)
Dame, si fais grant vigor (c)
De chanter , quant de cuer plor.
Pleust à Dieu, por ma dolor garir
Qu'el fust Tbisbé; car je suis Pyramus.
Mais je vois bien , ce ne puet avenir !
Ainsi morrai ; que je n'en aurai plus, (d)
Ahi ! Dame, corn sui par vos confus,
Quant d'un quarrel me venisles ferir!
Li ars ne fu pas d'aubor, (e)
Qui si trait par grant vigor. (f)
Espris fui d'ardent amor, (g)
Quant vous vi le premier jor.
Dame, se je servisse Dieu autant (h)
Et priasse de vrai cuer et enlier,
Com je fais vos, bien sai à escient
Qu'en paradis eusses autre loier. (i)
Mais je ne puis ne servir ne proier ,
Dame, fors vous, à qui mes cuers s'aient.
Si ne puis apercevoir
Gomment joie en doie avoir :
Et je ne vos puis veoir
Fors d'iex clos et de cuer noir.
Li prophète di vrai , ne pas ne ment :
Que en la fin faudront li droiturier. (j)
Et la fins est venue droitement ,
Quant cruauté vaint merci ne proier ; (k)
Et biau servir n'i puet avoir meslier,
Ni biaus parler, n'a tendre longuement. (I)
Ains a plus, orgueil pooir
Et bobans que dous voloir.
Ne contre Amour n'est savoir,
Qu'atente sans désespoir. (Il)
70
Aigle, s'en vous ne puis merci trover, (m)
Bien sai et voi qu'à tous biens ai failli.
.Se vous ainsi me volés eschevcr,
Que vous de moi n'aiez quelque merci,
Ja n'aurez mais un si loial ami ,
Ne jamais jor ne pourrez recouvrer.
Et je me morrai chaitis
Loin de voslre biau cler vis, (nj
Où naist la rose et le lis. (o)
Ma vie en sera mes pis.
Aigle , j'ai tous jors apris
A estre loiaus amis :
Si me vaudroit mieus un ris
De vous, qu'estre en paradis.
Très haute Amors , qui tant s'est abaissie (48)
Qu'en mon cuer se daigna hébergier,
A faire un chant m'a preste s'aie.
Si chanterai ; car por moi enseignier
A Amors pris en moi son héritage, (a)
Et se je chant, ce n'est pas par usage :
Ains voil chanter por ce que celé l'oie ,
Qui puet faire mon duel devenir joie.
Amours me iist une grant courtoisie, (b)
Quant en tel lieu voult mon cuer emploier,
Où Dex a mis de ses biens tel partie
Que toz li mons i auroit que prisier.
Je cuidoie qu'amant fuissent tuit sage ;
Sage n'en sont. J'aim, et si fais folage: (c)
Car j'aim Dame , que proier n'oseroie ;
Et si n'ai oeil si hardi qui la voie.
1
72
Tout esbahis me vois en mer veilla ni
Où Diex a pris si estrange beauté.
Quant il la misl ça jus entre la gent ,
Molt nos en fit grant débonairelé.
Trestout le monde en a enluminé ;
De sa valor sont tuit li bien si grant, (d
Nus ne la voit , qu'il ne l'en die autant . (e)
Qui la poroit sovent ramentevoir, (()
Ja n'auroit mal : ne l'estuet guérir.
Car elle fait tous ceauls miels valoir,
Que elle veult de bon cuer acoillir.
Deus ! tant me fust griès de li départir ! (g)
Merci, Amors! faites li à savoir:
Guers , qui n'aime , ne puet grant joie avoir.
Bonne aventure aviegne à bon espoir, (h)
Qui les amans fait vivre et esjoïr. (i)
Despérance fait languir et doloir :
Et mes fols cuer m'i fait cuidier garir. (j)
S'il fust sages, il me fesist morir.
Por ce fait bon de la folie avoir ;
Qu'en trop grant sens puet on bien mescheoir.
Sosviegne vous , Dame , dou dous acueil ,
Qui jà fut fait por si grant désirier ; (k)
Que n'orent pas tant de pooir mi oeiL
Que je vers vous les peusses adressier. (I)
Ne ma bouche ne vous osoit proier.
Ne poi dire, Dame, ce que je voil :
Tant fui coars, las! qu'encor m'en doeiL
Merci , Dame , qui me faites douloir !
Se il vous plaist , ne m'i laissiez mourir
Car je vous sers toujours à mon povoir ;
Ne jamès jor ne m'en quiers départir.
74
Joie et duel a cil soveot ,
Qui le mien mal a senti.
Mes coers pleure, et moi je chant
Ainsi m'ont mi oeil trahi.
Àmors , tost avez saisi ;
Mais molt guerredonés tant, (b)
Ne pour quant de moi vous pri.
Hélas! s'il ne li sovient
De moi, mors sui sans faillir.
S'el savoit d'où mes maux vient,
Bien l'en devroit sovenir.
Cest maus me fera morir,
Se ma Dame n'en sostient
Une part par son plaisir.
Chançon , di li sans mentir
Qu'uns regars le cuer me tient,
Que li vis faire au partir.
Une dolors enossée (51)
Est dedans mon cors,
Que je ne puis geter hors (a)
Por nule riens, qui soit née.
C'est la dolors d'amors,
Dont n'ai confort ne secors ,
Ains croi ce , que j'aim, me hée.
Volonté désespérée (b)
Doit on gieter fuer.
Ne je ne voil à nul fuer
Qu'ele soit en moi entrée.
Miex aime mes dolors
Soffrir et mes grans pavors ;
Car soffrir vaiot coosirée.
1
76
JEUX-PARTIS ,
DIALOGUES ET PASTOURELLES.
— Bauduin, il sont dui amanl, (52)
Qui aiment de cuer sans trichier
Une pucelle de jouvent :
Li quels la doit miex desrainier ?
Li uns aime por ses valors
Et por sa cortoisie aussi :
Li autres l'aime par amors,
Por la grand beauté , qu'est en li. »
— Sire, saichiez certainement
Que celui doit tenir plus chier
Qui por son bon enseignement
L'aime de loial cuer entier.
Car cortoisie et grans honors
Plaisent plus à loial ami ,
Que beautés ne frescbe colors,
Où il n'a pitié ne merci. »
— Bacduin , la très grant beauté
A valors et mainte vertu :
S'ele disoit grant nicetez , (a)
Oncques si cortois mos ne fu.
Grans beautés fait cuer forsener
Plus que nule autre rien vivant :
Ne nus ne puet son cuer doner
Se la beauté n'i est avant. »
78
-Bons roisThiébaut, en chantant respondez(a)?(53]
Jeune dame très belle et avenant
Sor tonte rien de fin cuer amerez ;
Mais n'en porrez avoir votre talent,
S'a vostre col gésir ne la portez
Gbiés on autre , qui de li est amez ,
Or se celi ne li faites venir
En vostre hostel , pour avec li gésir. »
— Beaudouin, voir , mauvais jeu me portez.
Mais por avoir ma Dame k mon talent (b)
La porterai , puisque il est ses grez ,
Entre mes bras baisant et acolant.
Ja ne croirai que soit sa volontez,
S'on me juroit cent fois saint Barnabe ,
Après ce bien , qu'el me veuille trahir.
Fins amis doit ou atendre ou mourir. »
— Por Dieu ! Sire , trop avez meschoisi ,
Quant vos de H volez saisir celui,
Que ele tient por son loial ami.
Ne la verrez jamais jor sans ennui ,
Puisque celui vos en aurez saisi.
Trop a le cuer mauvais et endormi,
Qui s'amie porte autrui à son col.
J'aim miex soffrir qu'on me tenist par fol. »
— Bauduin , cil a bien d'amors menti ,
Qui sa Dame vuet laissier à nullui.
S'on me devoit détranchier tôt par mi,
Ne la puis je guerpir , dès que sien sui.
Àins me plait tant l'atente de merci ,
Que le vilain envieux en obli, *
Que je molt hé , foi que je dois saint Pol.
Mais tôt le monde ne pris sans li un chol. »
80
Par mos cou vers et par cointes semblans,
Et par signes doit on venir avant ;
Qu'ele sache le mal et la dolor,
Que trait por li fins amis nuit et jor. »
~ Par Dieu, Sire, tel consoil me donez
Où ma mort gist et ma grant mésestance :
Que moz couvers et signe , ce savez ,
Et tel semblant viennent de décevance.
Assez trueve on , qui set faire semblance
De bien amer sans grant dolour souffrir.
Mais fins amis ne puet son mal covrir , *
Que il ne die ce, dont au cuer li vient
Par l'angoisse don mal , que il sostient. »
— Clers , je vois bien que haster vos volés.
Et bien est droit ; qu'en clers n'a astenance. fa)
Mais se j'amoie autant , corn dit avez ,
Ne 1' diroie por quant qu'il a en France.
Car quant Ton est devant li en présence,
Adonc viennent trembler et grief sospir ;
Et li cuer faut , quant doit la bouche ouvrir.
N'est pas amis , qui sa Dame ne crient ;
Car la criente de la grant Amors vient. » (b)
— Par Deu, Sire, pou sentez, ce m'est vis,
La grant dolour, le mal et la juise, (c)
Que nuit et jour trait fins loiaus amis.
Ne savez pas comment Amors justise
Ce qui aien est et en sa comandise.
Je sai de voir que, se le se«?£îez ,
Ja dou dire ne me repreissiez;
Car por ce fait Amors ami doloir,
Que de son mal regehisse le voir. »
82
Bien sai qu'Amors dommage i aura grant ;
Mais tos jors iert valors d'Âmor joïe » (f)
— Dame, certes ne devés pas cuidier,
Mais bien savoir que trop vous ai amée.
De la joie m'en aim g' plus et tieng chier : (g)
Et por ce ai ma graisse recovrée ; (h)
Qu'ains Diex ne fist si très bêle riens née
Com vous. Mais ce me fait trop esmaier,
Quant nous morrons, qu'Amors sera finée. »
— Taisiés, Thiebault ! Nul ne doit commencier (i)
Raison , qui soit de tous droits desevrée.
Vous le dites pour moi amoloier
Encontre vous, que tant avez guillée.
Je ne di pas certes que je vous bée ;
Mais se d'Amors me convenoit jugier,
Ele en seroit servie et honourée. »
— Dame , Diex doint que vos jugiez à droit ,
Et conoissiés les maus , qui me font plaindre !
Que je sai bien quels que H jugement soit ,
Se je en muir , qu'Amors convendra fendre ,
Se vous , Dame , ne le faites remaindre
Dedans son leus , arrière fit ele estoit : (j)
Qu'à vostre sens ne porroit nus ataindre. » (1)
-Thiébaut, s'Amors vous fait pou r moi des train dre,
Ne vous grief pas ; que s'amer m'estovoit , (m) -
J'ai bien un cuer , qui ne se sauroit faindre. »
— Frère , qui fait miéx à prisier , (56)
(A vous en est li gieus partis ,)
De deux amans , qui sans trichier
83
Ont en Amour leur cuer assis?
Hais l'un aime par tel devis
84
Que me doie desavenir
D'estre à boens de m'amie toudis.
Miex vaut prendre, ce m'est avis, (h)
Que face atendre le cuidier. (i)
À l'ueuvre connoist-on l'ouvrier;
• Car je sui fis,
Qui son service ne veut parfaire ,
Ne veut retraire,
Par droit doit perdre son louier. »
— Frère, ce ne puis je noier :
A chascun plest moult ces délis.
Mais cil a trop le cuer légier,
Qui est à son vouloir songis. (j)
Si j'ai m'amie en tel point mis
Que tout m'otroit sanz efforcier,
Tant doi-ge miez s'onnor gaitier.
Je suis touz fis
Que miex vient la preu retraire : (k)
Que son sanctuaire : (1)
Folle est, qui fait tel leu bergier. »
— Sire , bien savez losengier :
Mais je , qui sui d'amours espris ,
Sai bien , se famé homme chier
A comme d'estre à son devis,
Lors cuide , se li est eschis ,
Qu'il ne la daigne adomagier.
Et s'autre amour vueille acointier ,
m Je sjii tous fis ,
Que cetyidoit moult desplaire.
Cil pert()i fols!) par meffere :
Mal lièvre, qui n'ose essaicr. »
— Frère, ainsi n'est, je vous plevis :
j
Tous est li gens cors obliés :
Et en douls vis frès colorés
88
A .1. tel fait desloial concevoir.
, Si vueil que vous , pour vos folie entendre ,
Sachiez qu'amis n'est pas cils, qui engendre
Riens , dont il soit haïs ne diffamés
Et* de celi, dont il seroit amés
S'il li plaisoit, et dont haï sera
Quant tout premiers son gré la décevra. »
— Pour pis que mort ne rage recevoir ,
Site , ne puis connoistre ni aprendre
Qu'il m'en peust nés un bien escheoir.
Comment pourroie k plus grant dolour tendre
Que de laisser tant ma Dame sosprendre
Qu'autres eust de li ses voulentez?
Plus ne pourroie estre désespérés !
S'elle me het , Amours pourchacera
Que mes n'en iert si tost qu'il li plaira. »
— Girart d'Amiens, quant plus vous voy mouvoir
D'ensi parler, et plus truis vos sens mendres.
Nus hons n'entent sa Dame à décevoir,
Qui ne desserve que l'on le doie pendre.
Se mes heur fait ma Dame descendre
A un tel fait , n'en vueil estre encombrés.
J'aim trop mieus qu'aultre que moy soit blasmés.
S'amer me vueut , plus me proufitera ,
Qu'un tieulz déduit jamais ne vous vaudra. »
— Sire , ne puis en pensée mais manoir
Qu'uns teus profis se puist en bien estendre ,
Dont li amis cherra en désespoir ,
Qu'il n'ose en riens , qu'il perçoive , contendre.
Par quoi ja jour ne me quiers vaincu rendre;
Que miex ne vueil mon vueil joïr assez
De celle , à qui je suis toi» , que delès
92
— N'aies si le cueur effraé ; (d)
Mais en moi te fie.
Qui est en ma poesté ,
Plus mauvais n'est mie :
Ains a cent tens plus bonté ,
Plus valour , plus làrgeté , (e)
Tost l'aurai guerredoné :
Mes t'en ma baillie. »
— Tant m'avez biau sermoné
Que je ne lairai mie ,
Que ne face vostre gré.
Mon cuer et ma vie
Mes en vostre volonté ,
Maugré ceus, qui m'ont mellé
A vos, qui j'ai créante
D'estre en vos baillie. (f)
Or vous pri merci , por Dé !
Que cil , qui tant a amé ,
A vos s'umilie. »
L'autrier par la matinée (61)
Entre un bois et un vergier
Une pastore ai trovée
Chantant pour soi envoisier.
Et disoit un son premier :
— Ci me tient li maus d'amor. »
Tantost celé part m'entor, (a)
Que je Poï desrainier.
Si li dis sans délaier :
— Bêle , Diex vous doint bon jor. »
Mon salut sans demorée
94
Lors la pris à acoler;
Et ele giète an grant cri :
— Perrinet! tray! tray! »
Dou bois prennent à huer, (d)
Je la lais sans demourer :
Sor mon cheval m'en parti.
Quant ele m'en vit aler ,
Si me dit pour ramporner :
— - Chevaliers sont trop hardi ! »
— ParDieu,SiredeChampaigneetdeBrie, (62)
Je me suis molt d'une rien merveillez
Que je voi bien que vous ne chantez mie :
Ains estes pou jolis et envoisiez.
Car me dites pourquoi vous le laissiez ?
Esté revient et la saison florie ,
Que tous li mons doit estre baus et liés ;
Et bien sachiez que mains en vaudriés ,
S'Àmors s'estoit si tost de vous partie, »
— Philippe , n'ai de chançon faire envie ;
Que d'Amours sui partis et esloigniez.
Je l'ai lonctemps honourée et servie ;
Si ne voil plus estre de li chargiez.
N'oncques par lui ne fui jor avanciez.
Par tout la voi et remèse et faillie :
Molt est ses noms et ses pris abaissiés.
Dou tout m'en pars : et vous -si ferés,
Se ne volés demorer en folie. »
— Sire , à grand tort m'avez Amor.blasmée ,
Et dou partir fol conseil me donnez .
S'Amor avez mal servie et guillée , (a)
Por ce n'est pas ses noms deshonorez ;
96
— Sire , dehait qjii croira vos sermons !
A fine Amor m'otroi , qui me semont ;
Et main tendrai ma pensée première, (f) »
— Philippe, enôor venra autre saisons ;
Àins qu'en aies conquis les bons respons , (g)
Me dires vous qu'Amours n'est pas entière. »
— Philippe je vous demant ? (63)
Dui amant de cuer verai
Sont, qui aiment loiaument.
Bachelor novel et gai , (a)
Li un a tout son talent.
Li autres est à l'essai.
Qui doit plus venir avant (b)
Li amés , ou cil qui prie ? » .
— Quens , saichiés certainement
Li amés est hors d'ésmai ;
Et pour ce est il plus engrant
De mieux valoir, bien le sai.
Quant plus a, et plus emprent , (cj
Et plus fait bien sans délai.
Ne cil ne puet valoir tant ,
Qui quiert merci et aïe. »
— Philippe , cil, qui requiert, (d)
Boit miex valoir par raison;
Car toute bontés affîert (e)
A entendre à si haut don.
Cil s'efforce, qui conquiert :
Hais cil , qui en est à son , (f)
Jamais partir ne s'en quiert
Pour nul pris d'avec s'amie. »
97
— Quens , ja nuls prières n'iert ,
Qui n'ait duel et sospeçon : (g)
Et sa pensée au cuer le fiert
• 98
— Philippe , je vous demain (64)
Ce qu'est devenue Amors?
En cest pais ne aillors
Ne fait nus d'amer semblant.
Trop me mervoil durement ,
Quant ele demeure ainsi !
'ai 01
Des Dames grant plaint ;
Et Chevaliers en font maint. »
— Sire , sachiés veraiment
Qu'Amours faut par amaours. (a)
S'en remaint joie et baudours , (b) ;
Et faillent tornoiement.
Si ont colpes médisant, (c)
Vieilles et mauvais mari.
N'est failli
Por Dam, qu'on aint : (d)
Mais es Chevaliers remaint. »
— Philipes, bien m'i acort
Qu'il remaint es Chevaliers.
Mais tout ce fait li dangiers ,
Que Dames mainent tant fort.
Quant il sont jusqu'à la mort , (e)
Lors lor mettent achoison. (f)
Bons respons
N'i pueent trouver :
S'en font maint désespérer. »
— Sire , il s'en plaignent à tort (g)
Et s'en partent de legier ;
Et plus lor plaisl l'aaisier (h)
Que d'avoir d'Amors confort.
N'aiment valors ne déport ;
100
Et dist : — Thiébaus , ja estes vos mes hom ?
Or me monstres quel tort je vos faisoie ,
Que me volés guerpir en tel saison. »
— Certes , Amor , assez i troveroie ,
Por vos guerpir , forfait et mesprison.
Mais ne voi riens, que je conquerre i doie :
Por ce vers vos ne demant se paix non.
Si soies Dame , et je uns povres hom ,
Qui n'a talent que jamais à vos soie,
Se Deus me done aillors ma guérison. »
— Certes, Thiébault, je me correceroie,
S'encor de moy ne feissiés chanson.
Vostre chanter me plaist et esbanoie ;
Car molt vos voy de belle entencion.
Or ne querés vers moi nulle achoison ;
Que bien sachîés que si grant peuple proie,
Qu'il ne puet pas à tous faire raison, »
— Ja Deus , Amors , ma proière ne croie,
Quant vos en moy jamais aurois parson :
Que j'ai le duel , dont li autre ont la joie.
Et s'avés fait de moi autrui garson.
Si corn l'aveugles quiert la voie à baston ,
Vos ai je quis ; et si ne vous veoie.
Trop estes trouble : et s'avés si cler non ! »
— Comment, Thiébaut, ne vousraurai je dont? »
— Nenil , Amors : en pardon se foloie ,
Qui mais se velt remettre en tel prison.
Tous jors à vous portai loiaul temoing :
Et vos m'avés jué d'une corroie ,
Où je ne puis faire se perdre non. •
102
Quel mal cil sent , qui aime à recelée.
Adonc primes saurez vos bien de voir ,
Ce m'est vis,
Que molt est pris
Cil qui aime et trait pis
Que li autres, qui guille, et qui déçoit,
Et a toute honor quittée.
Endroit moi, por nul avoir
Ne vueil avoir tel voloir. »
— Messire Gui , tos jors iert honorée
La bone Amors là , où ele est por voir.
Mains trait de mal , qui toute a sa pensée
En la joie , dont muevent tuit sçavoir.
Li fols gent n'i puet remanoir ;
Ains dit chascuns que trop atend, qui bée.
Fins amoreus doit tos jors maintenir (sic)
Son cler vis
Et son dou ris y
Qui li est paradis.
Si ne se doit pas puis de cel doloir,
Dont atent joie honorée.
Qui si fait apercevoir,
Tuit li doivent mal voloir. » (e)
— A Gilon pri qu'il en die le voir ( f )
Qui a tort de la meslée :
Me qui s'en doit plus doloir.
Die le, por pais avoir. »
— Sor Dom Pierron m'en met à son voloir, (g)
Qui dou vis ressemble espée :
Qu'il nous face remanoir
Et voir die à son pooir. »
De ce qu'avez désiré ! »
1
106
El voir a plus de secors
Et el parler, qui est d'amors.
Si bel ris et si sollacier
Feront ma dolour allegier:
Que je ne vueil estre semblans
Miremelin ne ses parans. » (c)
— Sire, vos avez molt bien pris
De vostre amie resgarder;
Que vostre ventres gros et farsis
Ne poroit soffrir l'adeser.
Et por ce amez vos le parler
Que vos solas n'est preus a il lors.
Ainsi va de faux plaideurs,
Dont li semblant sont mensongier.
Mais d'acoler et de baisier
Fait bone Dame à son ami
Guer large, léal et hardi. »
— Raoul, dou regart m'est avis
Qu'il doit plus ami conforter ,
Qu'estre de nuit lès li pensis.
Là où l'on ne puet alumer ,
Veoir , oïr , joie mener,
L'on n'i doit avoir fors que plors.
Et s'ele met sa main aillors ,
Quant vos cuidera embracier ,
Se la potence puet baillier, (d)
Plus aura duel je vos affi
Que de mon gros ventre farsi. »
— Rois, vos ressemblés le gaignon ,
Qui se venge en abaiant:
Pour ce avez mors en mon baston ,
De quoi je m'aloie apoiant.
Hais pris avez à loi d'enfant;
r« il n'aaf ai nn» l^rlhrnrc
1
108
•
Le bergier d'une abeie
Eust assez miex parlé.
Quant j'aurai lès mon costé
Mon cuer, ma Dame et m'amie,
Quant la aurai
Toute ma vie désiré,
Lors vous quit la drurie
Et le parlement dou pré.»
— Sire, je di qu'en l'enfance
Doit on aprendre d'amors.
Mais molt faites mal semblance
Que n'en sentes la dolors.
Poe prisiez esté, ne flors,
Gent cors, ne douce acointance,
Biaus regars, ne contenance,
Ne coleors.
En vous n'a point d'astenance : (c)
Ce deust prendre un priors.»
— Guillaume, qui ce demande
Bien le demaine folors;
Et molt a poc conoissance,
Qui n'en va-t-au lit le cors ;
Que dessous beau covretors
Prent-on tel seurtance,
Dont on s'oste de doutance
Et de freors.
Tant com je soie en balance,
N'ert jamais cuer sans paors.»
— Sire, pour riens ne voudroie (d)
Que nus m' eust à ce mis :
Quant celé, que j'ameroie
Et qui tant m'auroit conquis,
110
Qui sa Dame a amé longuement
Et prié tant, qu'ele en a merci
Et li mande que parler viegne à H
Tout pour sa volonté faire,
Que fera-t-il tout avant pour lui plaire,
Quant li dira : — Biaux amis , bien vigniez.
Baisera-t-il ou sa bouche, ou ses pies? »
— Sire, je lo que il premièrement
En la bouche la bais ; car je vous di
Que de baisier la bouche au cuer descent
Une douçors, dont sont tout acompli
Li grans désir, par quoi s'entraiment si.
Et joie, qui cuer esclaire,
Ne puet celer loiaus amis ne taire :
Âins li semble qu'il soit tout alegié,
Quant de la bouche a sa Dame baisié. (a) »
— Baudouin, voir ; je n'en mentirai ja :
Qui sa Dame velt tout avant baisier
Ens sa bouche, onques le cuer n'ama ;
Qu'ainsi baise on la fille a un bergier.
J'aim miex baisier ses pies et mercier,
Que faire si grant outraige.
On doit cuidier que sa Dame soit saige :
Et sens done que grans humilités (b)
Doit bien valoir à estre miex amés. »
— Sire, j'ai bien oï dire pieça
Qu'humilités fait l'amant avancier.
Et puis qu'A mors par humilité l'a
Tant avancié, que rende le loier
Li acoler, que tant aim et tient chier, (c)
Je di qu'il feroit folage,
S'en la bouche tôt avant ne la baise :
112
CHANSONS RELIGIEUSES
ET HISTORIQUES.
Au tens plein de félonie, (72)
D'envie, et de traïson,
De tort et de mesprison,
Sans bien et sans cortoisie,
Et que entre maint Barons veons (a)
Tôt le siècle empirier,
Que je vois escomunier
Ceus, qui plus offrent raison,
Lors vueil faire une chançon.
. Le roiaume de Surie
Nous dit et crie à haut ton ,
Se nos ne nos amendons,
Por Deu, que n'i alons mie.
N'i ferions se mal non.
Dex aime fin cuer droiturier:
De tel gent se veut aidier.
Cil essauceront son non
Et conquerront sa maison.
Encor vault miels toute voie (b)
Demorer en son païs,
Que allé!» pauvres chaitis
Là où n'a solas ne joie, (c)
Philipe, on doit paradis (d)
Conquerre par mal avoir : (e)
Que vos n'i trouverez voir
lia
. Dou deauble , dou ieloo ,
Qui en la noire prison
Nos velt mener,
Dont nus ne puet eschaper.
Et j'ai fortfait , douce Dame,
A perdre le cors et l'ame ,
Se ne m'aidiez. Doux Dex !
Aiez merci de mes viez péchiez !
Où sera merci trovée ,
S'ele est de vous refusée,
Qui tant valez ?
Sire , droiture oubliez
Et destendez vostre corde.
Vos viegne miséricorde
Por nos aidier.
Nos n'avons de droit mestier ;
Quant sor tos estes puissans ,
Bien devez de vos serjans
Avoir merci.
Biau doua Sire , je vous pri ,
Ne me metez en obli.
Se pitïez ne vaint venjance,
Donc serons nous sans doutance
Trop mal menez.
Dame, pleine de bontez,
Vostre dous mos savorez
Ne soient pas obliez :
Proiez por nos.
James ne serons rescous ,
Se ne le sommes par vous :
De voir le sai.
Ci laisserai :
Et Dex nos doint sans délai
Avoir secors verai 1
Dame , ensi est qu'il m'en convient aler, {74)
Et départir de la douce contrée ,
116
Bien doit mes cuers eslre liés et dolans ;
Dolans de ce que je part de ma Dame ,
Et liez de ce qoe je suis désirans
De servir Dieu , qui est mes cuer et m'ame. (e)
Iceste amors est trop fine et poissanz :
Par là convient venir les plus saichanz.
C'est le rubis , l'emeraude et la jame ,
Qui tout garist les viez péchiez puants.
Dame des ciex, Guand Roïne poissans,
Au grant besoing me soies secorrans 1
De vos amer puisse avoir droite flame !
Quant Dame pers , Dame me soit aidans !
De chanter ne me puis tenir (75)
De la Très Belle Ësperitaus ,
Que riens del mont ne puet servir
Qui ja viegne honte ne maus ;
Que K Rois célestiaus ,
Qui en li daigna venir,
Ne porroil mie soffrir
Qui la sert, qu'il ne fut saus.
Quant Diex la volt tant obéir ,
Qui n'es toit muables ne faus ,
Bien nous i devons donc tenir.
Douce Roine faturaus ,
Cil , qui vorçs sera féaus , fa)
Vous li saurez bien mérir :
Devant vous pourra venir
Plus clers qu'estoile jornaux.
Vostre beauté , qui si resplent ,
Fait tout le mont resclaircir.
118
Àins ayons si le deauble trouvé (a)
Qu'à lai servir chascuns paine et essaie.
Et Diex, qui ot por nos ja cruel plaie,
Mettons arrier et sa grant dignité: (b)
Holt est hardis, qui por mort ne s'esmaie.
Diex / qui tout set , et tout puet , et tout voit,
Nous auroit tost en entre-deus gieté , (c)
Se la Dame plaine de grant bonté ,
Qui est lez lui , pour nos ne li prioit. (d)
Si très dous mot plaisant et savouré
Le grant courrous dou grant Seigneur apaie.
Holt parest fols , qui autre amor essaie ;
Qu'en cestui n'a barat ne fausseté ;
N'es autre n'a ne merci ne menaie. (e)
La souris quiert pour son cors garantir
Contre l'yver la noix et le froment :
El nous chaitif nous n'alons rien quérant ,
Quant nous morrons , où nous puissions garir .
Nous ne cherchons fors qu'enfer le puant.
Or esgardés qu'une beste sauvage
Pourvoit de loin encontre son domage :
Et nous n'avons ne sens ne hardement. (f)
Il m'est avis que plain sommes de rage.
Li deable ont geté por nos ravir (g)
Quatre ameçons aeschiés de tonnent.
Convoitise lance premièrement,
Et puis orguel pour sa grant rois emplir :
Et luxure va le batel trainant :
Félonie les governe et les nage.
Ensi peschant s'en viengnent au rivage ,
Dont Diex nous gart par son commandement,
En qui Sains Fons nous feismes homage.
120
Notre Chief fait tous les membres doloir ;
Pour c'est bien droit qu'à Dieu nous en plaignons.
Et grant coupes ra molt sor les Barons, (c)
Qui il poise , quant aucuns veult valoir, (d)
Et entre gent en sont molt k blâmer : (e)
Quant tant sevent et mentir et guiller,
Le mal en font dessus eus revenir.
Et qui mal quiert , maus ne H doit faillir :
Qui petit mal pourchasse à son pooir,
Li grant ne puet en son cuer rémanoir.
Bien devrions ens l'istoire veoir
De la bataille , qui fut des deux dragons ,
("Si com on trouve en livre des Bretons. J
Dont il covint les chastiaus jus cheoir.
C'est cist siècle, qui il convient verser,
Se Diex ne fait la bataille finer.
Le sens Merlin en convient hors issir ( f )
Pour deviner, qu'estoità avenir, (g)
Mais Antècriz vient, ce poez vos savoir
Aus malices, qu'anemis fait movoir. (h)
Savés, qui sont li vil oiseau pugnais ,
Qui tuent Dieu et ses enfançonnès ?
Li papelart , dont li mont n'est pas nés. (i)
Ains sont puant , ort , vil et mauvais, (j)
Il occientg toute la simple gent,
(Par leur faus mos) qui sont de Dieu enfans.
Papelart font li siècle chanceler.
Par saint Pierre ! mal les fait encontrer.
Ils ont tolu joie, et solas, et pais;
S'en porteront en enfer le grant fais.
Or nous (Joint Diex lui servir et amer
Et la Dame , qu'on n'i doit oublier l
182
Pour son dous cuer et pour enfer brisier
Vint Diex en li, quant ele l'enfanta.
Biaux et bons fu, et bien s'en délivra.
Bien fist semblant Diex que de nous li chaille.
À. c'est de plaint. Bien savez sans doutance,
Quant on dit A , qu'on se plaint durement.
Et nous devons plaindre sans demourance
A Dam, qui n' va autre cbose querant (c)
Que pechières viegne à amendement,
Tant a douz cuer gentil et esmeré.
Cil, qui l'apelle de cuer sans fausseté ,
Ja ne faudra à avoir repentance.
Or li prions merci par sa bonté:
Au dous salus , qui se comence Ave
Maria , Diex nous gart de meschéance !
Mauvais arbre ne peut florir ; (79j
Ains sèche tout et va crollant.
Et hom , qui n'aim , sans mentir
Ne porte fruit; ains va morant.
Flour et fruit de cointe semblant
Porte cil , en qui naist amour, (a)
Et cel fruit a tant de valour
Que nus n'en porroit esligier;
Car de tous maus peut allegier.
Fruit de nature l'apelle on : (b)
Or vous ai devisé son nom.
De ce fruit ne puet nus sentir ,
Se Diex ne 1' fait premièrement, (c)
Qui à Dieu amer et servir
Done cuers et cors et talent ,
Cil queult dou fruit irestot avant; (d)
124
Lors me porroie bien saoler
Et venir à repentement.
Par votre dous commandement
Me donez amer la millor :
Ce est la précieuse flor,
Par qui vous venistes ça jus ,
Dont le deaubles est confus.
Hère Dieu , par votre douçour ,
Dou bon fruit me donés savour:
Que de l'autre ai je senti plus
Qu'onques encor n'en senti nus. (1)
Philippe, laissiez vostre errour.
Je vos vi ja bon cbanteour:
Chantez. Et nos dirons dessus
Le chant : Te Deum laudamus.
Siguor, sachiez qui or ne s'en ira (80)
En celé terre , où Diex fu mors et vis,
Et qui la crois d'outremer ne prendra ,
A peine mais ira en paradis.
Qui a en soi pitié et remembrance
Au haut Seignor , doit querre sa vengeance
Et délivrer sa terre et son pais.
Tout li mauvais demorront par deçà ,
Qui n'aiment Dieu, bien , ne honor , ne pris.
Et chascuns dis : — Ma feme que fera ?
Je na 1' lairoie à nul fuer mes amis. »
Cil sont assis en trop foie atendance; (a)
Qu'il n'est amis, fors que cil sans doutance,
Qui pour nos fut en la vraie crois mis.
Or s'en iront cil vaillant bacheler ,
125
Qui aiment Diex et l'onour de cest mont,
Qui sagement veulent à Diex aler ;
Et li morveus, li cendreus demourront. (b)
Avogles est , de ce ne dout je mie ,
Qui un secours ne fait Diex en sa vie ,
Et pour si poc pert la gloire del mont.
Diex se laissa por nos en crois pener ,
Et nous dira au jour, où tuit venront :
— Vos, qui ma crois m'aidâtes à porter,
Vos en irez là où mes anges sont :
Là me verrez et ma mère Marie.
Et vos , par qui je n'oi onques aïe ,
Descendez tuit en enfer le parfont. » (c)
Ghascuns cuide demourer toz haitiez
Et que jamais ne doive mal avoir :
Ainsi les tient ennemis et péchiez;
Que ils n'ont sens , hardement, ne pooir.
Biau sire Diex, ostez nos tel pensée!
Et nos metez en la vostre contrée
Si saintement, que vos puissons veoir. (d)
Douce Dame , Roîne coron ée ,
Proiez pour nos , Vierge bien eurée !
Et puis après ne nos puet mescheoir.
Tant ai Amors servies longuement, (81)
Que dès or mais ne m'en doit nus reprendre,
Se je m'en part. Or à Dieu les commant.
L'on ne doit pas toz jors folie emprendre ;
Et cil est fols que ne s'en set deffendre,
Né n'i connoit son mal ne son torment.
126
■
L'on me tendrait dès or mais por enfant ;
Car chascuns tens doit' sa saison a tendre.
Je ne soi pas si corne celé autre gent ,
Qui ont amé et puis sevueleut contendre,
Et dient mal par vilain m au talent, fa)
On ne doit pas Seigneur service vendre ,
Ne vers amour mesdire ne mesprendre :
Mais qui s'en part , parte s'en bonement.
Endroit de moi veuil je que tout amant
Aient grant bien , quant je rien n'i puis prendre.
*
Amors m'a fait grans biens jusques ici;
Ele m'a fait amer sans vilonie
La plus très bêle et la meillor aussi ,
Qui oncques fust mien enscient choisie, (b)
Amors le vuet et ma Dame m'en prie
Que je m'en parte ; et je moult l'en merci.
Quant par le gré ma Dame m'en chasti ,
Meillor raison n'ai je de ma partie.
Nulle chose ne m'a Amors méri
De tant corn j'ai esté en sa baillie.
Mais bien m'a Dex par sa pitié guari, (c)
Quant délivré m'a de sa seignorie.
Quant eschapés eu sui sans perdre vie , (d)
Ains de mes ieuls si boine eure ne vi.
Si cuid-je faire encor maint jus parti, (e)
Et maint sonet, et mainte renverdie. (f)
Au commencier se doit on bien garder
D'entreprendre chose desmesurée.
Mes bon Amour ne laisse hom assener, (g)
Ne bien choisir Où mette sa pensée.
Plustot aime on en estrange contrée,
137
Où Ton ne puet ne venir ne aler ,
Qu'on ne fait ce qu'on puet tos jors Urover : (h)
Illuec ai bien ma folie esprovée. (i).
Or me gart Dex et d'amie et d'amer , ( j )
Fors de celé que l'on doit aorer ,
Où l'on ne puet faillir à grant soudée.
FIN.
130
que antiques lateun loi attribuent et qu'on doit lui reroser.
Ainsi le manuscrit du Vatican (n* 1490J donne au Roi de
Navarre la chanson : — • Boine Dame me proie de chanter. —
Elle nous a paru revenir à Gace-Brulé : nous l'avons publiée
sous son nom dans notre volume des Chansonniers de Cham-
pagne aux xn* et xiii* siècles. V. p. 48. — Le manuscrit
de Berne semble ( si l'on en croit une note mise sur sa copie )
attribuer à Thibault la chanson : — Ne plus que droit peut
estre sans raison. Elle est, selon nous, la propriété d'Eustache de
Reims, et nous la lui avons restituée. V. p. 65 de notre recueil.
La Ravallière avait publié dans son édition la chanson : —
En mai la rosée que naist la flor. Cependant elle appartenait
a Guillaume de Champagne sr de Champlitte , dit le Cham-
penois. — Nous la lui avons rendue. V. dans notre recueil,
page 22 de la préface et 23 du texte.
Il y a longtemps qu'on a dit qu'on ne prêtait qu'aux riches : on
a dépouillé Gace-Brulé de plus d'une chanson pour en faire
hommage à Thibault. Estienne Pasquier, dans une lettre à Ron-
sard ( édition de ses œuvres complètes, 1723, T. 2, p. 39)
enlève au premier pour donner au second les chansons : —
Cil qui d'amour me conseil. — - De bien amer grand joye at-
tend. Les éloges qu'il en fait appartiennent à maître Gace. —
Dans les recherches sur la France (in-fol. 1665, p. 668) ■
il fait don au roi de Navarre de la chanson : Fine amour et
bonne espérance. Elle appartient au trouvère Pierre de Molins.
V. M. 7182 , 7222 , 7615. — 65, 66, 67 Cangé. — 59 La Val-
lière. — 1989 fonds St-Germain
Favin , dans son histoire de Navarre ( liv. IV, page 300 ) ,
n'oublie pas les prétendus amours de Blanche et du comte de
Champagne. A l'appui de sa légende il cite la chanson : — Hé I
Blanche,clere et vermeille. — C'est encore à M e Gace qu'elle appar-
tient; et on lui trouve des variantes, qui lui ôtent l'intérêt
qu'elle pouvait avoir.
Qu'on ne se figure pas que les 81 chansons que l'on vient
de lire sont la propriété incontestable du roi de Navarre. Quelques
unes lui «ont sérieusement disputées. Nous avons eu soin d'indiquer
les noms des prétendants , toutes les fois qu'ils se sont présentés.
Si nous les avons repoussés , c'est que des textes dignes de
Confiance accordaient gain de cause à Thibault.
La Ravallière, à la fin de son second volume, p. 186,
imprime quatre vers d'une chanson incomplète contenue dans le
manuscrit du Vatican, n° 1490, et qui paraît l'œuvre du Roi
de Navarre. Pas plus que lai nous n'avons pu nous procurer
les premiers vers de cette pièce. Voici, du moins, ceux que
contient la copie, qui se trouve à l'Arsenal. Une note, qui se
ttouve en marge de ces couplets, indique que le feuillet, qui les
précédait, a été déchiré.
merci trouver.
Mais quant je plus m'i dois fier ,
Lor i retruis maleveillance,
Si que je n'ose à li parler :
Ainçois muir en itel souffrance.
Douce Dame, en qui j'ai fiance
De ma grant joie recovrer,
Membre vous qu'en longue atendance
Me porroit Amours trop grever.
Je ne m'en puis réconforter ;
Car en vous est ma délivrance.
Dame, si vous en doit membrer
Selon vostre douce semblance.
Toute m'amour fine et entière
Doins à ma Dame quittement :
Ja por ce, s'el n'ot ma proière,
Ne l'amerai mains loiaument.
Car n'est pas amour autrement,
Puis qu'on va avant et arrière:
Sa peine en trait légièrement,
Qui aime drue nouvelière.
Icele gent fol, et loudière
Nous abaissent joie et jouvent ,
Et fausse drue novelière ,
Qui cestui laisse et autre prent.
Si voit on avenir souvent
Que la plus folle est la plus fière.
Pour oe va Amour à noient.
Poi treuve om : qu'à droit l'ait chière .
Cette chanson, comme on le voit , ne contient que des géné-
ralités. — A la suite des notes et variantes nous donnerons un
certain nombre de pièces en vers et en prose latine et française
établissant, par des témoignages contemporains que la vie du
•Rot de Navarre ne cessa d'être incomprise ou calomniée.
J32
CHANSONS D'AMOUR.
N« 1. — Man. 184 sa pi. F. — 66, 67, fonds Cangé : mu-
sique. — M. n<> 7613. —59, fonds La Yallière. — Souvent elle
commence par : D'envis sent mal , qui ne Ta appris. — La
fable de Narcisse, a laquelle l'auteur fait illusion, est citée
inexactement. Narcisse ne se noya pas. — - Cette erreur est
rectifiée dans une chanson adressée à Thibault. Voyez note
du n<> 18 — Ces couplets sont disputés à Thibault par
Guillaume Le Vinier, trouvère du Nord.
a — Ne faut-il pas lire : Vers lui , qui est à sa Dame
cntentis ?
b — Moût vauroit qu'ele en seust ma foi* L.
c — Se je vos aim! ci a belle entreprise. L.
d — Si corn je croi. L.
N* 2 — Man. Mouchet, 8. — 7615: musique. — 184.
Sup. F. : musique. — 66, Cangé : musique ; vignette. — Elle
représente une jeune fille et une licorne endormie à ses pieds.
Des chasseurs vont s'emparer de l'animal fabuleux. Les tradi-
tions de la vénerie au xin* siècle admettaient ce mode de
chasse. Les yeux d'une pucelle fascinoient la licorne , disait-
on ; et elle ne pouvait plus résister. Voyez à cet égard le
Bestiaire de M Richard de Furnival, auteur et poète picard.
Manuscrit du fonds La Vallière, fol. 79. — N» 2736. — Le
m. de Berne attribue cette chanson à Pierre de Gand.
t — 184 — De son enemi — De son ami. L.
b — 7613 — Et moi ont fait de tel semblant. L.
bb — Mouchet, 8. — Mon cuer n'en puis pas avoir. L.
c — Mouchet, 8. — Douce Dame, quant je devant vos fui. L.
ce — Moult tost ont un homme saisi. 184.
d — Les destrois de ces huissiers. L. — Et les tourments
des .m. portiers : Mouchet, 8.
e — 184 — En cest uis : L. — En cestui : 66 — S'il est
ainsi corn je vos di , n'i a pitié fors que merci. Mouchet, 8.
f — Mouchet, 8. — En la prison et de moi près , 184. —
En vostre prison et moi après. L.
g — 11 manque peut-être ici un vers. — Ne fout il pas : Mais
non de faire sostenir ?
N* 3. — 65. Arsenal. — 184, Suppl. franc. — Mouchet,
8 — 66, 67, Cangé : musique publiée par La Ravallière.
a — Cangé 67. — Di li qui tant m'agrée. L.
135
b — La blonde coronée : 66, Gange. — Cette variante est
célèbre. Cette chanson , qui commence le manuscrit 63
de l'Arsenal , y est illustrée d'une miniature représentant
un jeune trouvère nu-tête, jouant de la vielle et chantant
devant plusieurs personnes ; d'eux d'entre elles sont assises
et portent couronne. Le scribe a-t-il mis le mot coronée
pour rattacher la chanson à la vignette? Ou l'artiste a-t-il
couronné ses personnages pour entrer dans l'esprit de la
chanson ? C'est ce qui est difficile à dire. Le mot couronnée
ne se trouve que dans cette leçon ; — ailleurs on lit : blonde
coltfrée. Le terme couronée suffirait-il pour désigner la
reine Blanche ? Non sans doute. Duchesses , comtesses ,
portaient couronnes. Le poète fait toujours de sa dame
une reine de beauté. Blonde couronnée peut signifier reine
des blondes. Enfin ce qui fait croire que l'auteur a écrit
blonde coulorée , c'est que cette locution se retrouve dans
plusieurs autres chansons.
N° 4. — Manuscrit 65 , Cangé : musique. — Cette chanson
est généralement attribuée au sire de Coucy. Cependant le ma-
nuscrit 65 Cangé la donne à Gasse-Brulé. Le manuscrit que
possédait Estienne Pasquier, (Recherches sur la France, 1665,
in-folio , p. 601 ) commençait par cette pièce et la donnait
sous le nom du roi de Navarre. Nous la lui laissons, d'autaut
plus que les commentaires, qu'on en a fait, la constituent pièce
du procès. — La Bavallière ne l'avait pas éditée. <— On
remarquera qu'elle a été composée pour être publique. A la fin
l'auteur s'adresse aux seigneurs de la cour.
N© 5. — Mouchet, 8. — Cette chanson est inédite. — Le
deuxième couplet prouve que Thibault portait ses hommages en
bon lieu sans doute, mais ailleurs qu'aux pieds d'une reine,
il s'agit ici d'une de ses premières passions, d'une dame qui
le fit poète. Nous pensons pouvoir nommer sa muse. — - Raoul
de Soissons, s p de Coeuvres, poète et ami de Thibault , épousa
une demoiselle de la maison de Hangest. Elle avait pour prénom
unique celui de Comtesse. Raoul mourut avant 1276, et sa
fille Yolande épousa Bernard sieur de Moreuil. Thibault fit donc
des chansons pour d'autres que pour Blanche : et l'on remarquera
que dans celle-ci le style et les pensées ont les mêmes carac-
tères que dans toutes les autres ; le poète s'y montre, comme
à l'ordinaire, tendre et respectueux
No 6. — 184.-66,67: fonds Cangé. Musique . —Cette
chanson est jolie. Le 4« couplet mérite attention. Est-ce a la
reine Blanche que Thibault peut demander un rendez- vous
154
nocturne. — En se comparant à Tristan dans cette chanson
et dans celle qui porte le n° 45; il provoqua le trait satyrique
lancé contre loi par la chronique anonyme de S* Magloire.
V. ci-après pièces à l'appui, n° 15.
a — 66, 67. — Las ! que ne soit assise, — ou esprise. L.
b — 66, 67. — A vos s'en va. L.
e — 66, 67. — Li dois maus dont j'atends joie ,
Me griève , se me desloie. L.
M'ont si grevé, mors sui s'ele mi délaie. 184.
ce — Dirai vos que mon cuer emblé m'a. L.
d — 66, 67 — 184 — Ne pot avoir tant corne il ot durée. L.
e — Et s'amor garder , qui l'aura. 66, 67.
No 7. — 7615 musique. — 184 — 66 Cangé : musique.
— Dans cette chanson , Thibault semble répondre aux re-
proches d'ambition, qu'on lui faisait. Le 5 e couplet peint bien
la nature de ce cœur amoureux et volage. — Cette pièce
fut faite pour un ami.
a — Et grant chevanca. 7615.
b -66 — Com faus. L.
c — 7615 — Ce est raisons qui a amer emprent. L.
d — Que tous les biens savez. 184 , 7615 , 66.
e — Il s'agit ici de Philippe de Nanteuil. V. notre volume
des Chansonniers de Champagne aux i%* et 15» siècles,
p. m\
f — Bien est s'amour a la moie tornée:
Toujours iert mais de bêles dames amez. L.
N« 8. 184 — 67 : musique. — 66: vignette. Elle repré-
sente un jeune homme qu'une flèche frappe au cœur. —
Dans le 4* couplet, l'auteur reproche à sa Dame sa timi-
dité et sa jeunesse en amour. — Blanche veuve, mère de
onze enfants, femme de cœur et d'énergie, ne peut dans aucun
cas être l'objet de cette plainte.
a — Contre le tans, qui devise
Yver et pluie d'estey.
* Et la mauvis se deluise. 66 , 67 , 184.
b — 184' — Aterance. — Estrivance. L.
c — 66 , 67 , 184. — Le feist expérimenter. L.
d — 184 — Diex m'i doint merci trover! L.
No 9. — 7615, — 7222 — 66, 67: musique. — Mouchet,
8 : musique. — Dans cette chanson l'auteur déclare que sa Dame
est priée d'amours par bien d'autres gens que lui. Il s'adresse
"donc a une coquette.
135
- Que (rut avoirs : 66, S7, Mouche!, 8. — Qui mil ai
- Ifestre oatagtés ■ 66, 67. — Sans bêle fuite bob
486
plac* parmi les œuvres de Gace Brûlé (manuscrit 65, 67).
Au surplus, la voici :
Ire d'amours, qui en mon cuer repère,
Ne me let tant, que de chanter me tiengne.
Grant merveille est, se j'en puis cbançon trère ;
Car je if i voi l'acheson , dont il viengne.
Car H désirs et la grant volenlé,
Dont je suis si pensis et esgaris
M'ont si mené , ce vos puis je bien dire ,
Qu'à peine sai connoistre joie d'ire.
Et nou por quant tôt li cuer m'en esclaire
D'un bon espoir ; Dex doint que il aviengne 1
Molt par devroit a ma Damo desplaire ,
Se «este amor m'occit : bien l'en conviengne.
Mort m'a ses cors le gent , li acesmés ,
Et son dous vis freschement colorés ,
Et sa biauté, dont il n'est riens a dire.
Dex ! por qu'en ot tant à moi desconfire ?
Irer me font celé gent de maie aire
Plus que mes mais , que por amor sostiengne.
Riens ne lor vaut : ja ne porront deffaire
Qu'amors ne m'ait et qu'au cuer ne me tiengne.
Si faitement me sui à li donés ,
Que ja sans mort n'en cuit estre tornés.
Puis qu'on ne puet vers amors escondire,
Ne 1' doit l'en pas à fins amans esclire.
Joians désirs , dont j'ai plus de .c. père ,
M'occiront voir , ains qu'en la joie viengne,
Qui tos jors m'est promise por atrère.
Mes je ne cuid qu'à ma Dame en souviengne ,
Qui Dex dona valeur et trop biautés.
Mes contre moi si est orguels mellés:
Si n'ai povoir de tel tort contredire,
Puisque mes cuers me vuet por li occire.
Très grant amor me fit folie faire :
Si ai paor que longues la maintiengne.
Mes je ne puis pas mon corage retrère:
Issi me plest, comment qu'il m'en aviengne.
Par tel reson sui povres esgarés,
Quant je plus vueil ce , dont plus sui grevés.
Et en l'esmai m'estuet joer et rire :
One mes ne vi si décevant martire.
Ha l Quens de Blois , vos qui fustes amés,
; Tiengne vos en , se vous] en remembrez :
137
Ctr i qui d'amour oste son cuer et tire ,
Aventure est se grant honeur désire.
, C'est a l'occasion de ces couplets que le Dante donne a
Thibault le titre de maître incomparable. L'éloge doit revenir
à Gace. Voyez notre vol . des Chansonniers de Champagne.
a — 7613. Mouchet 8 — Séance et beauté. L.
b _ 66 , 67 — Tous trois sont un , qui bien i a pensé. L.
c — ' 67 : Mouchet 8 — De moi ont fait leur chemin ferré. L.
d — 67 — Les gratis bi au tés et li biens que j'ivi. L.
e — En amours a proesce. 67
f — Cil dui sont troi. 66 , 67.
f bis. — Ou amors a et reut et refui, 67. — Retroit et ravi. L.
g — Que nus n'i fait. L.
h — À mon hostel. 67 — Ou je sui. 7613.
i — Mouchet 8, 66 — Je n'i vois plus ; mes à Dieu me
commant. L.
j — Car tous biens fais ai laissié por cestui. Mouchet. 8.
1 — Ma belle mort ou ma joie i atent. — Id.
m — Se de s'amour i deignoit assener. — Id.
n — N'en poroit nuls sachier. — Id.
o — Mon message noncier. L. — Mon corage envoier. 184.
Ko 13 — 184 — 66, 67 : musique. — Cette chanson ne
fut pas faite pour Blanche: elle est envoyée à Thibault de
Blazon.
a 184 — Forment amois 67 — Formant à moi — Qui aim
forment guerroie. L.
b — Plour li fait ses dolors. L.
c — 67 — Recorderoit toute voie. L.
d — 66 , 67 — Est il sus la meillor. L.
dd — Qu'adès m'estuet que la voie. 66 , 67 , 184.
e — 66, 67 — 184 — Chançon , va tàntost si di
A m'amie de par mi
Qu'elle te face chanter. L.
f — V. surThibault de Blazon notre vol. des Chansonniers, p. 18.
No 14. — 184 — 7615 : musique — 66 : musique. —
Cette chanson paraît être une réponse : l'auteur semble dira
que la Dame, à laquelle il s'adresse, ignore son amour.
a — Ne soiez deceus. L. — Ne sui pas. 66.
b — 184 — Et doner bien et joie. L.
c — Se tuit sont li mien oel de ma chière. 184. #
Car trop sont loings li mien huiz de ma chière. L.
188
d — - Reoeves le , Dame, s'il vous agrée. 66.
No 45 — 484 — 66 1 musique. — Cette chanson a éU al-
térée et publiée sous le nom de Thibault dans l'anthologie
française. Le premier vers est tel :
Las ! si j'avais pouvoir d'oublier,
a — Espoir fait faire grant folage. L.
b — 66, 484 — Là où ne puet avenir. L.
o — S'iert bien ma peine sauvée. 66.
il — 184 — Que seul la désirée. L.
e — Por ce tait Amours doloir 66.
f — 66 , 484 — Vous vueil monstrer sans contendre. L.
N« 46 — 484 — 66 : musique,
a — 66, 484 — Mais cil est dous efc puissans. L.
b — Qui de tous maus m'est garans. 66.
c — 66 — Jamais je ne querroie voloir
Envers Dieu merci si grant. L.
d — 66 — 484 — Que je vodrois tant avoir. L.
No 47 — 484 — 66 : Musique — Dans cette chanson Thibault
ne dissimule pas qu'il aime de divers côtés ; mais il prétend que
c'est pour mieux dissimuler sa passion véritable . Qu'on n'oublie
pas ses .quatre bâtards.
a — - 184 — Et soffrir bien qu'autre mal, si l'avoit. L.
Que soffrir bien autre mal se l'avoie. 66.
b — 184 — Les grans biautéa com si pot acointier. L.
c — 484 — En cortoisie. L.
N° 18 — Mouchet 8 : musique — 7615 — 66: musique. —
Cette chanson paraît adressée i Raoul de Coucy ou à Raoul de
Soissons , chevaliers et poètes picards. Il est possible que
Thibault en ait envoyé copie à d'autres en changeant le nom
du destinataire. Le manuscrit 7613 nous livre une réponse
faite à ces couplets , et les place sous le nom d'un poète
nommé Jean. Ce nom peut en désigner plus d'un. Le manuscrit
Cangé 67 donne cette pièce à Messire Thierry de Soissons (p. 428),
et le manuscrit 184 à Raoul de Soissons. Le manuscrit de Berne
la conserve sous le nom du Roi de Navarre. Quoiqu'il en soit,
la voici :
Jehan au roi de Navarre :
Roy de Navarre , Sire de Vertus
Vous me dites qu'amours a grant poissance*
Certes , c'est voir ! bien l'ai aperceu ,
140
Qu'onques ses coen ne pensa trtïson.
Ains est si bons et de si bon renon,
Que ses vers euls ne m'auront engingnié,
Ne ses fins cuers ne sera sans pitié.
Moult trais mon cors de mon cuer esloingnié
Et de ma Dame, en qui j'ai ma fiance.
Si de li me sentoie embrasié,
Santé auroie et de joie abondance ;
Car de s'amour , de sa bonne vaillance
Ne prendroie toute France et Digon.
Ha ! Douce riens , de qui fais ma chanson ,
Confortes moi ! car je ne puis garir
Sans votre amour, ne de joie enrichir.
Rois , en qui j'ai amor et espérance ,
De bien chanter avés assez raison.
Mes mes plours est souvent de saison,
Quant je ne puis veoir ce que j'aim plus,
Qn'onques n'ama son ombre Narcissus.
N° 19 — 184-7615 : musique. — 66, 67: musique. L'air
de ce manuscrit ne nous paraît pas le même que celui publié
par La Ravaillière. — 66 , vignette : un jeune homme assis
tient à la main un rouleau de parchemin , où se trouve sans
doute écrite une chanson. — On voit par les derniers vers
que la Dame de Thibault chantait. Voyez aussi à cet égard
n° 12.
a — 184 — Grief m'en sont li sopir. L. — Joie en font mi
sospir. L.
b — 184 — Se nus n'a tele voie. L.
c — Mais se nus puet à bonne amour venir. 7613.
d — Que beautés ne vos ait oubliée, 184. — est oubliée, 66.
e — Je vous vueil dire et conter ma dolour. L.
f — Que par vous soit mire et confortée. 7613, 66.
g — 66. — Toute m'cntente i ai ge tournée. L.
h — 66, 7613. — Ne mesferez donc, Dame, à l'entrée. L.
No 20. — 184, 7615, 66, 67. Mouchet, 8. — Les 4 der-
niers contiennent l'air fait pour cette jolie chanson. — 66 ;
vignette. Un jeune poète montre au doigt d'un air railleur un
arbre verdoyant. Elle rend assez bien le trait lancé par Thi-
bault contre les poètes printanniers de son temps. Gasse
consacre au retour des beaux jours plus du quait de tes
i41
ebtnsons. D'autres auteurs ne sortaient pas de ce lieu-com-
mun. Thibault lui-même ne l'a pas toujours dédaigné. Voyes
chanson 29, 4, 8.
*
a — 184 , 67. — Moienne gent. L.
D — 67. — Abaier. L. — Essaucier : 7613.
c — 7615. — Aime cent et plus assez : 67, 184. — Aime tant
et plus assez. L. — Quelle que soit la variante que Ton
adopte , il est évident que Thibault chantait une Dame
entourée d'adorateurs.
d — • Je la voil engignier. L.
e — Car li plus faus : 184. — E^ fait mains a prisier. L.
f — 7613. — Mais grans anuis i a meslier sovent. L.
g — Plus que n'a sens , ne reson ne plàidier. 67.
No 21. — 104, — 66, 67, Mouchet, 8: Musique. —
66. Vignette sans intérêt. — La fin de celte chanson pa-
raît une allusion aux cruelles calomnies répandues contre* la
Reine et Thibault. L'auteur en prend gaiment son parti : ce
qui ne peut s'admettre que si toute la cour savait que les
factions seules avaient inventé de pareilles accusations. —
On voit qu'il les brave ; car il envoie sa nouvelle chanson à
trois de ses amis.
a — 184 — Li dous maus moi fait languir. L. — Que li
maus d'amors m'occist : 66. — Li dous mous d'amour
m'occist. Mouchet, 8.
b — 184, — 66. — Dieus ! tant fort quant la remir. L. 6.
Biaus sire Diex , tant la désir. — 67.
c — Ce couplet est cité par Fauchet et par Favin dans son
histoire de Navarre. 11 ne serait concluant que s'il était
prouvé que Blanche avait pris un cerf pour emblème.
D'ailleurs, les derniers vers démontrent que Thibault «e
joue ici des médisants.
d — 66, 184 — Je ne voi ne bas ne haut. L.
e — 66 — Ans deux. L. 67. Mouchet 8.
f — plus sors qu'un ors espaignois. 66.
g — 67, 184 — Que trop het les cortois. L.
h — Que emble fèves et pois. Mouchet 8.
i _ l N'est tant destrois , n'envieus , ne envers moi dolo-
reux, 184. — N'escuiers luxurieux: Mouchet 8. —Ne
moigoe luxurieux. L.
j — 66 — Ce vers , dans l'édition de 1742, est représenté
par celui-ci : — Je le vos dis en oianU — Il se trouve
l'avant-dernier du couplet.
142
m — H s'agit ici sans doute de Philippe de Nenteuil , peoû
être de Renaut de Sabeuil , chevalier et poète da temps.
Quant a Lorent , je n'ai pu savoir qui il était ; Thibault
le nomme encore ailleurs. Gasse-Brulé étoit aussi lié
avec lui et le cite dans ses poésies.
N« 22 — 7615 : Htuchet &• — Si cette chanson est du
Roi de Navarre , comme semble l'indiquer une note du ma-
nuscrit Houchet 8 , elle serait curieuse en ce qu'elle mon-
trerait Thibault aux pieds d'une blonde ou d'une brune. Nous
avons laissé les mots intéressants parmi les variantes pour éviter
le reproche de partialité.
« — Tant com entoie : Houchet, 8.
b — Le quart de dolour : id.
« — Car se pitié. 76l3.
d — Tant mar l'aime, id.
e — À tous timer ai mon cuer duit. id.
f — De la sade brunette s Mouchet , 8.
g — A la belle t'envoi. 7613.
N« 23. — 184. — 66, 67 : musique, — On remarquera que
le dernier mot de chaque couplet commence le suivant.
t — Cette chose me devroit moul seoir. L.
b — It n'i a point de pont. 184.
c — Geler dit-on que mieux vat à l'ami. L.
No 24 — 7613 — 66 — 184 : musique — Houchet 8.
— Cette chanson prouve que Thibault ne fit pas toutes ses
chansons d'amour de suite : comme tous les poètes, il prit,
déposa et reprit la lyre quand les idées lui vinrent.
a «— On ne voit mais nului , qui vit ne chant. 7615.
b — 7613 — Pour ce que je vauroie. L.
o — El mont ne voi nului , qui très bien aim. Houchet 8.
d — Cil qui aime; ains Dieu ne fist celui. 7615.
No 25. — Houchet 8. — Jean de Brienne et Muse Àliate
disputent cette chanson à Thibault. Dans le doute, nous la
lui laissons.
a — En pur don longuement. L.
b — Car je ne l'aim, ne ne m'en puis retraire* Houchet 8.
c — Ainsi me tient Amour à son voloir. — Id.
«e — Houchet 8 — Ains me détient autressi par semblance. L.
4 — A mal peour : Houchet 8 — Et sans fiance. L.
Ifcft
• — Mouchet, 8. — Qu'il me convient ce qu'élèvent voloir. L.
f — Mouchet, 8. — Qu'il n'i convient pas trop grant maiestire. L a
g — Qu'on ne se puet d'amours mie garder. Mouchet, 8.
h — Qu'on vos doit bien servir et honorer, id.
i — Mouchet, 8. — Puisque mercis ne me puet rien valoir. L.
j — Fors biau parler , et servir, et souffrance. Mouchet, 8.
Fors que dou tout mettre en sa souffrance. L.
1 — Mouchet, 8. — Tant i covient qui joie eu vuet avoir. L.
N« 26. — 184 — 66 : musique,
a — S'ans m'aligance brisier. 184.
b — 66. Pour çou ne m'en os meller. L.
No 27. — 7613 : deux airs différents , fol. 29 et 79. —
184 — 66. Cette chanson est attribuée a Monnios (de Paris ou
d'Arras) par le manuscrit 7613. — D'après son envoi elle dut
être composée après 1239. Or Blanche 'avait alors 52 ans. —
Si ces couplets étaient faits pour la Reine , le poète n'aurait-il
pas évité de faire dans le cinquième couplet une allusion à
son fige?
a — 7613 — Pot ce vos pri d'amors douche semblance. L.
b — » 7613 — Que de mes iex seul ne me puis aidier
Dou regarder , dont je ai désirier. L.
No 28. — 7613: deux airs différents, fol. 72 et 170 —
Mouchet 8 — 66 musique — 184. — Cette chanson, faite
probablement en' croisade ou en Navarre, pour les amis
que Thibault laissait en Champagne , n'a donc rien de mys-
térieux.
a — Que trop [mentent li anquant* 7613. fol. 170.
b — Mais ma Dame doit connoistre. L. — A leur fins dis, 7615.
c — Qui plus de moi n'aim nus ;
Si en vueil amendement. Mouchet. 8.
d — Vos débonnaire dis. 7613 , fol. 170.
e — Ne tanfox d'Alemaigne 7613. — La Ravallière propose
de lire ; Ni qu'un froid d'Alemagne. — Ne pourroitp-
on pas lire : Ni qu'un fols d'Alemaigne ?
f — Si vous en rent les grés. L.
No 29. — 7613. — Cette chanson inédite nous montre
Thibault en flagrant délit d'hommage aux printemps.
a — Le mot amoureusement ne signifie-t-il pas ici : En se
faisant longtemps prier d'amour?
144
!f« 30. — 7613 : musique— 184 — 67, 66: musique. —
66 ; vignette : elle représente un jeune homme assis , appuyé
sur le coude et rêvant. — Cette chanson est faite pour être
envoyée à Nanteuil.
a — 7613 — Que tous dis est mes cuer maltalentis. L.
b — Gouardement , paoreux , sans doutance. 184.
c — 66. — Amors de vos ne me dois pas loer. L.
d — Ph. de Nanteuil. V. Chansonniers champenois , p. 48.
e — 184. — Trop petit valoir. L.
No 31. — Nous n'avons trouvé ce texte inédit que dans
le manuscrit Mouchet, 8 : aussi n'a-t-il pas toute la clarté
désirable. — On remarquera que Thibault se plaint des mé-
disans, qui dénaturent son amour.
N° 32 — 7222 — 66: musique. — Cette chanson, non
publiée en 1742, a été éditée par Laborde dans ses essais
sur la musique, t. 2, p. 227. Elle est du plus haut inté-
rêt : elle prouve qife Thibault travaillait pour les concours du
Puy d'Amour. Ces chansons ne sont donc que des jeux d'esprit.
a — Dame d'amors et li max que je trai. Laborde.
b — Si me tairai que je ne li annoie. 66.
c — Miex choisir ne sauroie. Laborde.
d — Aillors penser qu'à li. id.
e — S'elle savoit et dont s'en fust en voie. Laborde.
f — Ces deux vers ne sont pas dans les manuscrits 7222 et 66.
No 33 — 184 — 66, 67 : musique,
a — 66, 184. — Pour couse d'amer me duel. L.
b — Qui en plusieurs leus m'essaie. 66.
c — Mais de cuer aim, qu'est de greigneur povoir. 67.
d — Maintes gens ont un escuel. 184.
e — Qui trop set faire grief plaie. 67, 184.
f — 66. — Dame, qui part au besoing. L.
g — Et je pert sans reson querre 67.,
h — 66. — Demain autant me harra. L.
i — 66, 67. — Molt grant s'en a bien querre. L.
j — 66, 184. — Et a doutis sans requerre. L.
k — 66 — Moult vauroie ors escoter. L.
j — Si qui le cuer outre saille. — L.
m — 66. — Qui mie me nuist 67. — Qui ja me despleust. L.
No $4. — 184. — 66, 67 : musique publiée par La Ravallière.
145
T. 2, p. 309. — Le 4» couplet n'est-il pas une protesta-
tion contre les projets ambitieux imputés à Thibault?
a — La voyelle £ est répétée 5, 4 et même 5 fois, suivant
. les manuscrits. ,
b — ■ Je meisme a toi tenu. 66.
c — Tel renom* 66.
d _ Mort m'a honi 66. — Mort m'a nom. 67. — Ce ser-
ment par la mort de Mahomet sent la croisade, ou au
moins les Pyrénées.
No 35. — 184 — 67 , 66 : musique. — 66 : Vignette.
Elle représente un jeune poète assis, écrivant sur une bande
de velin. — On remarquera que les deux derniers vers de
chaque couplet riment avec les deux derniers du couplet
précédent.
a — Puis pren conseil de ci [faire chanson. L.
b — 66, 67. — Ainçois sera Yvers pour pluie faillie. L.
c — 66, 67. — Por ce se j'ai de moi grant paor, n'en
puet pas. L.
d — 66 , 67. — Qui ne porroit por riens quitier s'amie. L.
e — 66, 67 — Par ce son il en si grtnt covertour, ce n'est pas. L.
f — Nul ne porroit de cestui mal esciver. 184.
flo 56. — 7615, 184, 66 : musique,
a — Le mot Valara, qui constitue le refrain, se trouve dans
certaines leçons répétées deux fois. Dans le manuscrit
66 on lit Valarara.
b — 66. — Bonne et belle et coulorée. L.
c — 66. — 184. — L'amour que vous ai donnée,
Que je ai tant désirée
Quant prierai. — L.
d — 66, 184. Ne m'oublies mie. L.
e — Plaise vous que en ma vie
Ioeste parole die. — 66, 184.
t — 66. — Ce vers ne se trouve pas dans l'édition de 1741.
La Ravallière le donne comme une variante du quatrième
vers du dernier couplet,
g — 66. — Do Q t je li pri. L.
No 57. — 67 : musique. — Cette chanson , inédite en 1742 ,
a été publiée d'une manière incomplète par Laborde ( Essai sur
la musique, t. 2, p. 229.; Elle a été aussi attribuée par
divers textes a Gauthier d'Espinois , et Richard de Fournival.
12
1A6
a — De nu doleur complaindre. Laborde.
N» 58. — 66 , 67 : musique. — Encore une chanson frite
pour un ami. Celle-ci dut être envoyée a un noble champe-
nois , Guillaume de Garlande , vassal de Thibault , et sans
doute son frère d'armes.
a — Noblet ou Noblor paraît avoir été le nom ou le surnom
de la famille de Garlande : V. Duehesne , histoire de la
maison de Dreux , liv. xi , p. 658. — Gace~Brulé fit
aussi des chansons pour ce chevalier.
N* 59. — 1615, 184, 67, 66 : musique. — 66 : vignette. Un
jeune homme assis , appuyé sur son coude , paratt rêver. Sa
figure est résignée. — Au premier [vers lisez : Qui plus aime ,
plus endure.
a — Mais je n'en puis point avoir. 66, 67.
b — Diamant en mon recort L — D'aymant en mon recort.
66, 184. — Dyamans que j'en recors. 67.
c — Des péchiés et de l'ardure. 67.
d — Je n'en deusse partir. 66.
f — Ains me het pour H servir. L. — Ains me veut par li
traïr. 67. — Ains m'i veut por lui occire. 7615.
f — I8i. — Que vous jugiez maintenant L.
g — Ma grant joie en devient ire
Que ne 1' sauroie conter
Qu'en nul sens ne trui manière. 67.
h — Rancunous et Arabi. 66. — La Ravallière pense qu'il
s'agit ici de Raoul sire de Couçy , tué à la bataille de
la Massoure en 1250. — Cette chanson peut s'adresser
aussi à Raoul de Soissons , ami de Thibault.
N* 40. — 66, 7613 , Mouchet 8 : musique.
a — Mouchet 8. — Sçavez pourquoi Amours o non amours. L.
b — Diable , qui chastie. Mouchet 8.
o — Estroitement se. j'aie ja merchi. — -H.
d — 66. — Trester de félonie. L. — Que le puet-on recorder
félonie. Mouchet, 8.
e — 7615 — Je suis tout noms. L.
f — *6. — Et en sont bien chîer mon avancement. L. —
Car en son bien truis mon avancement : Mouchet, fc
— Et sont bien chier tout avancement. 7615,
g — Car de seigneur. 66. — Car de s'oneur. Mouchet, 8.
h — 7615. — Car ele i a tout veu et oï.. L.
i — Ne se peut estandre. L.
ilil
ii — Aussi dès.joa c'est, pour moi désenfler. L.
j — ;66, ~ Qtafcd on en ot parler. L.
k — Ces deux vers, inconnus I La RavalHère, nous sont' don-
nés par le manuscrit Mouchet, 8.
1 — Mouchet 8. — En un confort, qu'amors scet aux siens
rendre. L.
m — Qui ses annuis i sauroit bien haïr. — Mouchet, 8.
n — Joie et secours pour avoir trop grant mal» id.
o — M. 8,— La miex embaufamée. L.
N° ii . — Mouchet, 8, — Cette chanson est inédite.
No 42. — Mouchet, 8. — Cette chanson est inédite. On
remarquera que Thibault déclare qu'il y a déjà cinq ans qu'il
aime sa Dame.
M» 43. — Mouchet, 8.' — 66 : musique. — Celte chanson •
a été publiée d'une manière incomplète par La Ravallière,
d'après Estienne Pasquier. Celui-ci la cite comme un chef-
d'œuvre dans une de ses lettres à Ronsard ( édition 1 725 ,
t. 2, p. 59. ) — Cette chanson est remarquable et prouve
que ce n'était pas en l'honneur de Blanche que Thibault
écrivait. Elle fut faite après le retour des croisades. — 1241 #
1242. A cette époque Blanche avait 55 ans. Or l'auteur dans
le premier vers du deuxième couplet, dit que sa Dame est
jeune, gaie, coquette. 11 la nomme la Rose de beauté., —
Thibault se compare encore ici à Tristan ; ce qui explique
le passage sa lyrique de la chronique de S* Magloire , que nous
publions ci-après.
a — Mouchet, 8. — Dont mille fois la douleur m'assouage. L.
b — Le voir et la joie. Mouchet, 8*
c — % Mouchet» 8. — En droite iceine. L.
d — Mouchet, 8. Vers inconnus à La Ravallière.
e— Id. — Et s'amour naîst mie en moi trop vilaine. L.
f — id. — . Ja sans mentir n'en ferai pénitence. • L.
g — Id. — Vers inconnu à La Ravallière.
h — Id. — Ces trois vers étaient inconnus à L. — Archier
est peut-être Jean d'Àrgies ou d*Àrgier, poète contem-
porain de Thibault. — il s'agit encore* ici de Raoul
de Soissons, seigneur de Coeuvre, chevalier et trouvère
Picard. r
No 44. — Mouchet, 8. — Cette chanson inédite est anté-
rieure à 1259. Elle peut dater du jour où Thibault prit la
croix ; 1255. —Blanche avait alors 48 ans.
148
N° 45. — Mouchet, 8. — Cette chanson inédite paraît mite
a la même occasion que la précédente.- — On remarquera le
dernier vers, il prouve que Thibault s'adresse a une dame, qui
reçoit les hommages de tout le monde.
N« 46. — 184. — 66, 67 : musique. — 66 t vignette. Un
jeune trouvère, assis, lit ou chante des veVs écrits sur une
bande de parchemin. >
a — Tains et pers. 66.
b — 67. — Qui bien le scet a tendre. 66.
c — L'on i puet bien mainte chose mesprendre. 67.
d — Leur grant honour atendre. 67»
e — N*i doi perdre» s'on ne m*i velt deffendre. 484.
f Sans plus cop prendre. 67.
No 47. — Houchet 8» — 66 : musique. — 7615 : deux airs
différents , fol. 37 v° et fol. 170 v». — Cette chanson est souvent
citée ; on lui a donné une importance qu'elle n'a point. —
La Ravallière soutient que, puisque Thibault se compare à Py-
rame , sa Dame ne peut être Blanche : car Thysbô était jeun
et n'était pas libre : or Blanche était reine, libre et d'un âge mûr.
D'abord Thibault souhaite que sa Dame toit Thysbé , c'est-à-
dire qu'il désire être aimé comme Pyrame le fut par Thysbé.
L'histoire de ces infortunés amants était , an xin« siècle , aussi
populaire que celle de Tristan et d'Yseult. Plus d'un trouvère
l'a mise en vers. Les vers de Thibault sont simplement une
allusion à un sujet connu. — La Ravallière croit encore trouver
dans le mot Aigle le nom de la Dame que Thibault aimait. La
chose est possible, sans doute : mais ce nom peut être sim-
plement allégorique. La Ravallière reconnaît , d'ailleurs , que
dans un des manuscrits qu'il a consultés , on lit , au lieu
d'Aigle , le mot Plaisans. — Thibault aima plus d'une femme
en sa vie : aucune d'elles ne garda ses moeurs de 1280 a 1245.
Ges chansons ne sont que des passe-temps de prince et des
œuvres de poète.
a — 7615. — Pour quoi ma Dame dolor. L.
b — Mouchet, 8. — Plaine de si grant douçor. L.
c — 7615. — Donne, si face grand vigor. L.
d — Que je ne vivrai plus. Mouchet, 8.
e — Ces vers sont placés autrement dans l'édition de 1742.
f — 7615. — Qui trait par si grant douçour. L.
g — Espris d'ardant feu d'amour. L. — Espris, ardent feu
d'amors. Mouchet, 8.
149
h — • Dame, se le service Deu amasse autant. 66.
i — Que je en paradis ea eusse loier. L. — Qu'en para-
dis n*eust nul tel loier. 7613.
j — Car en la foi faudront les droiturier. Mouchet , 8. —
C'est une allusion à la venue de l'Antéchrist annoncée par
les saintes écritures.
k — Quant cruauté vaut merci ne proier. 66.
1 — Ni bons amour, n'attendre longuement. Mouchet, 8.
H — Qu'atendre sans espoir. 66.
m — 7615. — Aigles s'en vont: ne pois merci trouver. Mouchet
8 — Aigle, sans vous. L. — Les deux couplets où on Ht
le mot aigle sont omis dans le m. 7615.
n — Amours sera mais pis. — Mouchet 8.
o — Mouchet 8. — . Où est la rose et le lis. L.
N* 48. — 722Î. .— • 67 — 66 : musique. — Cette chanson-
permet de supposer que le Roi de Navarre donne son cœur
à une Dame d'un rang plus haut que le sien. Mais d'une part
elle est réclamée par André Contredit et Perrin d'Angecourt.
— De l'autre, Thibauft n'a-t-il pas, comme tous les trouvères de
son temps, cherché prétexte à quelques vers d'amour respec-
tueux? Au surplus, l'auteur proteste contre les médisons: et
qui est encore de style de poète,
a — 06. — Son herbergage. L.
b — Amours me fist vilaine courtoisie. 66.
c — 66. — Non sont; par Dieu, j'aime et si faitfolage. L-
d — S'espoir n'estoit, s'offrir ne la poroie. 66.
e — 66, — Vostre home demeng. L.
f — • 66. — D'une chançon bêle par irétage. L.
No 49 — 184 — Mouchet, 8 — 7613 — 68, 67 r mu-
sique. — £6 : vignette. Elle représente un jeune homme
assis près d'une dame sur un banc. Cette curieuse chanson
nous peint la dame de Thibault entourée d'adorateurs, aux-
quels elle fait bon accueil. — Elle est, d'ailleurs, faite
pour Raoul de Soissons ou Raoul de Coucy». auquel on l'en-
voie.
a — 7913. — Mi grant désir. L.
aa — Qui ont ven son gent corps acesmé. L.
b — M'ont si sorpris de bonne volonté. 67. — Sont si vers
lui de bonne volonté. 184.
c — Mouchet , 8. — Nés Diex ! l'aime. L„ — Ce vers
150
signifie : Ou elle n'aime aucun d'eux. — Ou : Nos d'eux
qui ne l'aime,
d — 66, Qu'en sa valor sont. L. — De sa biauté sont. 67.
e — 67. — Qui ne en die : 7615. — Ne vous en die. L.
f — Que la vauroit sovent rt mente voir. L.
g — Tant me fet grief mal départir : G6.
h — Amené fol espoir. L. — Aviegne fol espoir. 66.
i — 6T . — Car fins amans. L. — Qui mains fait vivre. 66.
j — $($. — Et mes fins cuers , qui pense a desservir. L.
— Et mes fox cuers pense adès à guérir. 67.
k — Que je ai fait por li grant désirier. 67.
1 — Tu puisse lancier : L. — Les osasse. 66.
N«. 50. — 184* — 7615. — 66 : musique : vignette. Elle
représente un trouvère assis , chantant et tenant à la main
une bande de parchemin,
a — Sont mi œil tous jors à H. 7615.
b — 7615. — Mais moût guerredon es lent. L.
N° 61. — 184. — 7613. — Musique. — 66 : musique.
a — 7615, 66 — Que j'ai ; ne puis oster hors. L.
b — 66 — Dolente, désespérée doit on gieter puer. L.
c — 7615 — Ne se pitié ne la fait feindre. L.
d — Le lien et merci criant. L. — Le leu : 7613.
e — Dame, cui j'aime tant. L.
f — Renaut, cil qui sent. 66. — Cette variante ne per-
met-elle pas de croire que Thibault envoyait ses chan-
sons a diverses personnes en changeant le nom du
destinataire? — Bernard doit être Bernard de La Ferté ,
poète breton, ami de Pierre de Dreux, comte de Bre-
tagne, auteur de diverses chansons. Nous en publions
une à la suite du poème du tornoiement de l'Anté-
christ. — Renaut est le prénom de plusieurs poètes
ou chevaliers contemporains de Thibault. La Ravallière
pense que l'ami de Thibault peut être le poète Re-
naut de Sabueil dont parle Fauchet. — Ce môme Re-
naut est nommé, chanson 31.
151
JEUX PARTIS. — DIALOGUES.
No 52, — 184. — 66. — Dans le M. 184, cette pièce porte
pouf titre: Parture le Roi de Navarre. — Croit-on que si
Thibault eût aimé Blanche, il eût pris part a un pareil dé-
bat ? — C'est probablement a ces couplets que deux poètes du
Nord, Jean Bretel et Jean de Grieviller font allusion dans un
jeu parti dont voici quelques vers :
— "Grieviller , vosîre enscient
Médites d'un jeu parti ?
Se vous >mez loiaument
.Et on vous aime autressi,
Li quieus sera mieux vos grés
Ou cel , que vous amés
Sera' bêle* pat raison
Etjsage£èi très grant foison ,
Ou sage resnablement
Et très bêle entièrement?...
— Grieviller}, mauvaisement
Respondez, je vous affi.
Li Rois , où Navarre apent
Le très grans sens dsfendi,
Qui aucun point est siennes.
Mais très grant fins biautés
Est tout adès en saison :
Pour très grant biauté aimon
Pins ferme et plus taillaument
Que pour grant sens contre un cent.
— Sire, si sauvagement
Ains- parler ne vous vi.
S'ans Rois parla follement,
Volez vous faire autressi?
Bon sens n'ert ja refusés
Se ce n'ert de faus dervés (fous).
Amours votfs done tel don '
Qu'adès bêle amie a on,
Puis que on aime corelment :
Al grant sens pour ce m'assent
Baudouin, qui figure dans ce jeu parti, doit être le poète
Picard Baudouin des Autels ou des Auteux , dont on a quel-
ques chansons.
152
a — Si «lie diftoit grans richetés. 184.
b — Car cortoisie sa dame fait loer. L.
c — Mais au touchiers ne valent riens. 184.
d — Quanque me dira. L.
e — Qu'as vielles soie. 184.
f — 66. — Ne se velt de celi, qui valeur la fait emprisonner. L.
N° 53. — Mouchet 8. — 66, 67: musique. — Gomme
Thibault reçoit ici le titre de Roi , cette pièce est postérieure
à 1254.
a — 66, 67. — Rois Thiéhaut Sire, en chantant. L.
b — L. — Mais por avoir ma Dame a son talent. 66.
c — Et jamès se en espoir. L. — Et *ja mes cor es-
poir. 66.
No 54. ^~ 184 — 66 , 67 : Musique. — L'interlocuteur
de Thibault était-il un clero d'église? On peut en douter
quand on songé qu'au xiu« _ siècle plus d'un prêtre prit
l'épéo , et que plus d'un chevalier jouissait des revenus d'un
prieuré, d'un bénéfice dont il portait le titre. — Dans le
1" couplet, les manuscrits 66, 67, donnent le mot quens
au lieu du mot clero. — Cette pièce est aussi postérieure à
1254.
a — Et bien est drois que cters ait abstinence. 66. —
Qu'en clers n'ait abstinence. 67.
b — 67 — De la grant. dolour vient. L.
c — 67 — Le mal et la joisse. L.
d — Ce fait les maus des rois, qui vos atise. 66.
f — Tout quant que vos vaurez. 184.
H* 55. — Vatican 4352. — . Mouchet, 8. — 184. — 66 :
musique. — Cette chanson est) célèbre par le titre que lui a
donné celui qui écrivit le M. du Vatican. A la tête il a placé
les mots : — Le roi de Navarre .à la roïne Blanche. ( V. p.
169, v°. J Le M. paraît écrit vers U fin du xrv* siècle^ et aucun
autre texte, que nous connaissions, ne donne cette ligne. Le
scribe ne s'est-il pas ici permis de composer un titre à des
vers, qui n'en avaient pas? — Ce jeu-parti ne peut avoir pour
auteur Thibault seul. Il ne se tournerait pas en ridicule; il ne
conviendrait pas qu'il a trompé sa dame. — Personne n'a
jamais dit que Blanche ait fait des vers. D'ailleurs la légèreté
de ceux-ci , les aveux assez tendres, qu'on y trouve, sont
incompatibles avec le caractère de la Reine. — Thibault était
153
gros déjà ; donc il n'était plus jeune. Blanche rétait encore
moins. — Du reste, ce dialogue ne manque ni d'esprit ni de
grâces.
a — 66. — Dites moi voir, se Diex vous béneie.
Quant tous inorrez et je, mais iert avant. L.
b «— N'en momie je mie. L.
— Qu'après tous iert faillie. 66.
d — Vous m'aies goillani. 66, 184.
e — Que pour mon gré ne lais encore mie. Mouchet 8.
f — Mouchet 8. — Valors d'amors emplie. L. — Compile : 66.
g — 66. — De la joie vous aing plus et tieng chier. L.
h — Et por ce ai je ma joie recovrée. Mouchet 8.
i — 66. — Thibault laisiés, nus ne doit commenciez L.
j — 184. — Dedans celé valours, où ele estoit. L.
1 —66. -—Car vostre sens. L. — Ne porroit nus efftindre.
Mouchet 8.
m— Si amer n'estoit. 184. — M'estoit. 66.
Ko s$. — 7613, — Mouchet 8 . — Ce jeu parti est attribue par
ce dernier manuscrit a Guillaume le Vinier, trouvère du Nord.
Il peut être l'un des deux interlocuteurs. — Les poètes qui
figuraient dans les luttes du Puy d'amour ne m donnaient-ils
pas le titre de frère ? — On a peine à concevoir une pareille
discussion entre deux frères : d'ailleurs, l'un ne donne-t-il pas
à l'autre le titre de sire? — Fauchet a cru que Frère était
le nom d'un homme. Il s'agit plutôt d'un titre bienveillant
a — Qui ne feist son désirier. Mouchet ,8. t~
b — Et que celle l'ait tant chier
Qu'elle li veuille otroier. Id.
c — Le M. Mouchet , 8, commence ce couplai par le mot sire,
et le suivant par le mot frère.
d •— Ne porrés mentir en haut pris. Mouchet, 8.
e — Gardés se loyaas amis doit chose. 7615.
f — De qui on le peust reprochier. Mouchet, 8.
g — • Que miex la vooroit alaussier. 7615.
h — Miex vaut faire , ce m'est avis. — Mouchet, 8.
î — Que face entendre le cuidier. Id
j — Que del tout est à son devis. Id.
k -— Que miex veint le. prestre taire. Id.
1 — 11 manque là un mot dont le sens serait analogue à
ceux de violer» honnir. Cette fin de couplet est d'ailleurs -
altérée.
154
m — Le» mots absents ici doivent équivaloir s ceux de : —
long retard faire.
No 67. — Mouchet 8. — Vatican 1522, fol. 151. — Le
premier attribue cette pièce a Gace-Brulé, le second loi donne
pour collaborateur le comte de Bretagne. — Le mot sire, dont
se sert Gace, peut faire admettre qu'il répond au roi de Navarre.
— Cette pièce n'est pas dans l'édition de 1743.
a — Cette fin n'est probablement pas telle que l'auteur récrivit.
No 58. — 7615. — Ce dialogue a été rejeté par La Ra-
vallière de son édition. — Cependant le manuscrit 7615 lui
donne pour titre celui que nous publions. — Gerart d'Amiens
devait être fort jeune quand il répondait h Thibault : en effet,
c'est bien longtemps après la mort de ce prince qu'on le voit
publier son poème de Charlemagne , par ordre du comte de
Valois , frère du roi de France. V. m. 7188 de la bibliothèque
nationale.
No 59. — 184 — 67 : musique. — 66 : musique , vignette.
Un jeune cavalier aborde une bergère assise. — Les pastourelles
de Thibault sont-elles plus sérieuses que ses chansons d'amour ?
a — Sur mon palefroi ambiant. 67,
b — Je ne vous puis esgarder. 96.
c — Non dites pas à la gent. L. — Vous faites paour a la
gent , 66. — Non faites peur la gent, 67. — Nef faites
paor la gent, 184.
d — Assez fu plus bêle que ne di. L. Variante.
N° 60. — 184. — 67 : musique. — 66 : vignette. Un trou-
vère est couché et paraît rêver,
a — Et en grant doutance. 67.
b — Ce te muet d'enfoncé. 184,
c *_ Dis li : Dame , si j'entent, 67, 184. — On a dû re-
marquer que Thibault , comme tous les poètes de son
siècle , donne au mot amour le genre féminin , et par
suite le titre de Dame: il en résultait des équivoques
volontaires, des licences poétiques, dont profitaient les
amants, et des allusions évidentes à leurs maîtresses. —
V. no 65.
d — N'aies si le ouer desvé. 66, — 184.
e — 67. — Plus poesté : 184. — Plus honesteté. L.
f — A estre en aïe. 67.
155
'* t
No 6i. — 184. — - Mouchât 8* — - musique publiée par
La Havallière, t. 2, p. 313.
a — Ta&tost celé pars m'encors. Mouchet, 8.
b — Que riche home gengleor.i Id.
c — Jfoucfeet , 8. — Trop sont fol et mal pestant* L.
d — Guènelon, le traître de Roncevaux, était le type de toutes
lés perfidies.
d — Dou bois prennent à huper. Mouchet, 8. *
No 62. — 184 — 66 : musique. — Ce dialogue avec
Philippe de Nanteuil prouve que Thibault ne fit pas toutes ses
chansons de suite et postérieurement à son avènement à la
couronne, qui précéda sa dernière révolte. Il était encore sim-
plement comte quand Ph. de Nanteuil lui reprochait de ne plus
chanter. — Cette pièce établit encore que les poésies de Thibault
n'étaient pas sérieuses. Philippe l'accuse de se jouer de l'amour
et d'être infidèle. V, aussi n« 55. .
a — 66. S'amor avés mal servie et gardée. L.
b — 184. — Ne nus ne puet faire ses volentés. L.
c — Tant la conois tricheresse provée. 184.
d — 184. — Ne tepdrois pas les partis abricons. L.
e — 66» — A l'acointier nos iert de belle chière. L*
f — 66. — . Et maintenra ma pensée plenière. L.
g — 66.— Ains qu'en aies jamais autre respons. L.
N* 63. — 184. — . 7613, musique. -—66 t musique. — Cette
chanson, citée aussi par Pasquier dans ses Recherches sur la
France (in-fol. 1665, p. 668), doit comme les précédentes être
antérieure à 1234. Thibault a encore pour interlocuteur son
ami Ph. de Nanteuil.
a — Bacheler legier et gai. 7615.
b — Miens venir avant. 66. — Miex aler avant, 7613.
c — Et plus enprent. L. — Et plus en rent. 66.
d — Cil qui conquiert. D.
e — Que toutes biautés affiert à atteindre à si haut don. 7615.
f — Qui en est asson. 66.
g — 7615. — Que n'en duel et sospeçon. L.
h — 66. — Ne pense s'a voloir non. L.
i — Trop fait cil mieus son pooir, qui a son . amour accom"
plis. 7615. —66.
j — 66. — S'en vaut mains pour miex valoir. L.
k — 7613, — Vaut miex d'un léil ami. L.
156
I — Li Ravaltière pense qu'Auberon est te poète Auboin, de
Sésanne. Ce nom nous paraît plutôt an diminutif
d'Albert, Aubert, Aabery ; on disait, de même Pieron
pour Pierre. — V. vol. dea Chansonniers, p. 14.
m — 06. — Bodriegae le Noir, — Rodrigue, — Rodrigue le
Voir : 184. — 7613. L. — Ce dernier pent aasa doute
désigner un gentilhomme ou un poète de Navarre* Mais
j'ai cru devoir préférer la leçon du m. 66, Cangé.—
Le nom ou le surnom de Rognes était commun en Pi-
cardie* On le -trouve dans la maison de Moreuil-SeU-
aons et surtout dans colle de Hangest, qui possédait aussi
des fiels en Champagne. Nous reconnaissons qu'aucun de ses
membres contemporains de Thibault ne porta le nom
He Rognes : mais il était peut-être alors nn nom de
guerre, qui devint plus tard prénom de famille. On re-
marquera d'un autre^ côté que, dans une autre branche
de la Camille de Hangest, le nom de Aubert était com-
mun. Du temps de Thibault, noua voyons Aubert, u,ui
et iv de Hangest, seigneurs successifs de Genlis et braves
chevaliers. Ils avaient pour alliés le poète Raoul de
Boissons, seigneur de Cœuvres, et quelques membres de
la famille a laquelle appartenait le poète Baudouin des
Autels.
No 64» — 184 — 7613. — 66 : musique publiée par La
Ravallière, t. 2 , p. 314.
a — . 66 - Qu'amours fout par amours. L. — Que nus ne
mit par amors. L.
b — Sairement, joie et valors. L.
S'en remaint joie et velours. 184.
c — 184. — SI ont colpes ensement
Li mauvais, saichiez défi- L.
d — Es Pâme qui n'aint. 184.
e — 7615 — Quant il l'ont jusqu'à la mort. L.
f — 66 — Lors li mettent à choison. L.
g — Sire, il s'en partent à tort
Et s'en plaignent volontiers. 184. -
h — 184 — Plus lor plaint li laisier. L. — Plus leur plaist
li anniers, que Dames mainnent tant fort. 7613.
i — Ains talent et font raisons. L.
j — 761 5. — Dame doit atraire lent. L.
k — - Pour miex| faire à li béer. 7615.
1 — 7615. — Avoir joie; autrement. L.
457
m — Veulent ior amis mener. 184.
n -~ Philippe ami , voir 66. — H s'agit encore de Philippe
de Nauteuil.
r i
N p 65* — Mouehet, 8. — Cette chanson est inédite. H tant
convenir qu'on peut trouver à la fin da 4« couplet une allu-
sion au nom de Blanche. — Mais on remarquera !• que
Thibault s'adresse à rameur et non pas à une dame, 3° que
le Aom de Blanche était commun avant que la mère de St-
Louis l'ait immortalisé. La mère et la fille aînée de Thibault
se nommaient Blanche. — Au surplus, si cette chanson ftrt
mite en honneur de la reine > elle réduit les relations de
Thibault à des hommages de poète, qu'elle aimait, à recevoir,
& des demandes de service qu'elle refusait. — Cette pièce est
encore une de celles dont le mérite porte sur les équivoques,
qui naissent du genre féminin donné au mot amour. Si
c'est . réellement au dieu de Cythère que Thibault s'adresse,
ce jeu parti n'est plus qu'une pièce de poésie gracieuse,
mais sans importance.. V. chanson ,60.
■
N° 66. — 184 — 66 : musique. — Dans ce jeu parti le
Roi, de Navarre a peut-être pour adversaire Guy de Pontieux
( de Ponthieu) , aimable chansonnier contemporain. Gomme
il reçoit le titre de Quems, on peut croire que ces vers sont
antérieurs à 1154.
a — 66 — Sire , à vous dis en chantant. L.
b* — 184. — N'ert ja par moi périe. L.
e — #84 — Quens, je sai bien auquel vbstre pensée. L.
d — 184 — D'orne qui aime. — Dame, qui aime. L.
e — 184 — Toit l'en doutent mal avoir, 66. — Tuit li
doivent mal avoir. L.
f — 11 s'agit peut-être ici de Gilles le Vider, frère de Guil-
laume, dont nous parlons ailleurs. ,
g — 184 — Sur Dom Perron. L. — La Ravallière pense
qu'il s'agit ici de Perrot de Nesle, cité par Fauchet et poète
du 13« siècle. Une chanson du manuscrit Gange 66, p. 157,
donnée à Moniot d'Arras, se termine ainsi:
A me Bnme, que qu'en die
Envoi toute ma ohancon,
Je qu'on apele Pieron,
Qui merci li.quier et prie, etc.
Voyez la note suivante. -±. ^
158
N« 67. — 7615 : musique. — M , 67 : musique. — Ce
jeu parti est certainement l'un des plus curieux de ce recueil.
— Si Thibault eut été l'amant de Blanche, euMl composé
et surtout publié de pareils vers ? On a peine à comprendre
que ce prince, qui ' affectait tant de délicatesse en amour ,
tant de respect pour les dames, se laisse conseiller
d'user du drdit du seigneur. - — On peut mire bien des
conjectures pour expliquer ces couplets et trouver les person-
nages, dont il s'agit ici, La Ravtlllère, après «voir cra qu'il
s'agissait de la fille' ; de Pierre de VUfcbreonj pensa que
Thibault avait en vue la fille d'Alix de Nanteuil et de Pierre
de Pacy en Brie, son époux. De fait ce dernier était sur*-
nommé Pierou. Mais en remarquera que nos chroniques et
nos poètes nomment ainsi ceux, qui s'appellent Pierre. D'un
autre coté, Alix de Nanteuil se maria probablement beaucoup
trop tard pour que Thibault ait pu assister au mariage de
ses filles et surtout avoir des prétentions galantes à leur en-
droit. L'une d'elles vivait enoore 57 ans après la mort de
Thibault. Leur père, Pierre de Pacy, ne mourut qu'en 1 1284,
plus de 30 ans après le Roi de Navarre. — Voici ce que
nous proposons: Thibault aurait', en 1231, épousé Yolande
île Bretagne sans la 'défense de Louis IX. Il ne céda qu'à
regret: car cette princesse était jeune, aimable et jolie. Êllô
avait été amenée près ' dè l: Cfaafeau-Werry. II paraît qu'après
la rupture des négociations , elle resta en Champagne sous
la garde de Henri de Dreux son oncle , archevêque de Reims,
Plus tard , en 1338, elle épousa Hugues XI de Lusignan ,
comte de la Marche, et mourut en 1272. Sans doute: *a main
fut plusieurs fois demandée, et c'est peuMtre. à l'occasion
de quelques négociations entamées à cet égard que Thibault
aurait écrit ces vers, où son dépit et ses regrets se font
jour. Dans cette hypothèse , Piéron serait Pierre Mauclèrc
comte de Bretagne , que nos chroniqueurs : nomment sou-
vent Piéron ; et Robert serait Robert de France', comte de
Dreux, l'amë do la famille.
' * • . ' . »." •
à — Qu'à un si lointain bacon. 7615;
b — Véez dous via de fuiron. 6*6 , 07:
o — Or la vuet on emmener». 7615. ~ Ot vos en veille me-
ner. 67. — Or nos en veille mener. L.
d — S'il ainsi l'en lest mener. 761 5 ; : •
e — S'il li venoit à plaisir. 67, — 7615." "
f — 66, 7615, — Pour trestote ma comté, t.
g — 166. — -Maugré Dé. L,
H9
N«i8. — 7013. — Ce texte inédit est refusé a Thibault
par La Ravallière sous prétexte qu'ils ne sont pas dignes de lui :
cela se peut. Mais cette pièce n'est pas plus leste que la pré-
cédente et que la suivante. De plus, le manuscrit 7615 la
donne à Thibault positivement. Nous n'avons pu comparer sa
lefcon avec auoune autre: on s'en aperçoit surtout à la fin.
Le roi a pour interlocuteur le même poète, qu'il nomme déjà
frère dans une chanson précédente.
a — Et tant avers ha s'amie desservi. 7613.
b — Jeunéie est U pour : à jeun.
c — On peut aussi lire : le fanté, le fauté ou le santé.
No 69. — 66, 67 : musique.
a — Raoul, vicomte de Soissons, seigneur de Coeuvres , poète
célèbre, épousa la comtesse de Hangest. U mourut avant
1276. Sa fille Yolande s'unit a Bernard, vicomte de Mo-
reuil. — Voyez chanson n° 5.
b — Emprendre ce dont il morir. L.
c — Mire Mellin, ne ses parents. 66. — - Ici Thibault
parait répondre à une chanson satyrique, que nous pu-
blions ci-après , où on lui reproche d'être d'une race dont
le sang est a la fois arabe et espagnol. — Il repousse
avec mépris les amours matériels du sérail. Le person-
nage qu'il désigne n'est autre que le célèbre émir
Memmelin , roi de Maroc , nommé dans les chroniques
de Saint-Denis, t. iv, p. IOO, qui en 1211 faillit sou-
mettre une seconde fois l'Espagne au joug musulman.
Alphonse , roi de Gastille , le défit près des montagnes
de Tolosa las Navas et envoya à Rome l'éteudart et k
tente du chef arabe. — C'est lui que d'Achery nomme
Miramolin, et que les arabes appellent Mehtmed el
Nasir.
d — Si la potence peut farllier. L.
e — 67 — Raoul , j'aim miex vostre tenoon. L.
f — Qui font cuer gatoillier, 66, — tatouillier, 67.
No 70. — 184 — 66, 67 : musique.
a — Et en bras mais ne di mie. 184.
b — Guillaume le Vinier, poète du nord,
c — En vous n'a pas d'astenanoe, 67.
4 — a7. — Sire , pour riens ne vauroie. L.
e — ee. — Pour voir en mi le vis. L.
160
f — 67- — Guillaume faux et pensis
I remaindroît toute voie. L.
g — Il s'agit de Gilles le Vinier , frère de Guillaume , Y.
ie 66* — Jean est le prénom de plusieurs poètes cham-
penois , pieards , ou artésiens.
N« 71. — 66 — 184: dans ce M. ce Jeu-parti a pour
titre : Demande le roi de Navarre. — Son interlocuteur doit
être Baudouin des autels, poète Picard, allié à la famille de
Hangest.
a — 66 — Quant de la bouoe à sa Dame est baîsiés. L.
b — 66 — Et sans dont que grans humilités. L.
o — Que il Tait que tant aim et tient chier. 66.
d — 66 — Mais Baisier voil ses pies en es le pas. L.
c — 66, 184. — K a servir puest totes ses volontés. L.
CHANSONS HISTORIQUES ET RELIGIEUSES.
No 1%. — 184 — 66 : musique» — Cette curieuse chan-
son tut composée sans doute en 1218, alors que l'armée des
croisés, après avoir élu Thibault pour son chef, se, préparait
à s'embarquer pour la terre sainte. Grégoire IX voulut qu'on
allât à Constantinople défendre l'empire d'Orient contre les turcs.
Les ereisés persistèrent à partir pour SainWean-d'Aore. Le
pape s'y opposa par des bulles lancées notamment contre Frédéric
il, empereur d'Allemagne. Des croisés» les uns obéirent au
aaint-SÎége, les autres retournèrent chez eux ; d'autres, et
Thibault foi du nombre , maintinrent leur plan de cam-
pagne. — Cette chanson est une lettre collective adressée à
Philippe de Nanteoil, à la Dame de l'auteur, enfin à ce Lo-
fent déjà nommé, chanson 21.
a — 184 — Et qui entre nos Barons misons. L.
b — Enoor aim miex tonte voie
Demorer en saint pays- 66, 184.
c — Ou je solas n'auroie. 66 , 184.
d — Philippe de Nanteuil.
e — - Conquerra par mesaise avoir , 66.
— 184. — Amor a coru sa proie. L.
g — Dame , de qui beautés mit hoir : 6$. — Dame f où
beauté, 184.
h — Si me vient bien pour morir. 184.
161
i — La mors, qui m'assaut savent , 66.
j — . Qu'en lui aoroit faus mentir. 184.
«
N # 73. — 66 : musique. — Ce vrai psaume de la péni-
tence nous montre Thibault bien loin .des couplets, qoi pré-
cèdent.
N° *M« — 184. — 66 : musique. — Ces couplets, qu'on
peut dater de 1259, sont l'œuvre d'une âme ardente hésitant
entre l'amour et la dévotion. L'esprit religieux triomphe *
mais il demande au ciel le prix des sacrifices, qu'il lui fait.
a — *Ne ne porront. 6C. — Lor joie ressembler. L.
b — Ains pense à li là où il va et bée. 66.
c — Quant por vos pcrt et mon cuer et ma joie. L.
d — Ne puet estre esbahis. 66.
e — Qui est mes cor et m'a me. 184.
N # 75. — 184. — 66 : musique,
a — Cil , qui vons sert , est féaus. 66.
b — 66. — Pour nous vient Diex entre la gent. L.
c — 184 — Vous n'estiez mie à florir. L. l
d — Par vous est tous ralumés. L.
N° 76. — 184. — £6 : musique.
a — Nous avons si le Dtaoblo troussé. 66. — Torse. 184.
b — Avons mais tutt arière débouté. 184.
c — Un entre deus. 66. — Nous auroit tost un entredeu*
giété. 184.
d — 66. — Par delez lui pour nos ne H prioit. L.
e — Ne pitié ne manacé. 66.
f — fit nous n'avons ne sens ne escient. 66.
g — Pour nos saisir. 184.
h — El trébuchet verser. 66.
i — Tors et péchiés en eus fine venjanoe. 66.
j — 66. — T'en va, chançon. L.
No 77. — Mouchet 8. — 184. — 66. — Cette chanson
est certainement l'une des plus curieuses du recueil. D'abord
elle lave Thibault du reproche de cruauté, qu'on lui fait, pour
avoir assisté, près du mont Vimer en Champagne, au supplice
d'un grand nombre d'Albigeois. Après de pareils vers, il est
évident que s'il fat témoin de cette cruelle exécution, c'est qu'on
lui en fit une obligation. N'avait-il pas eu avec eux d'intimes
13
162
relations en 1226? — Cette pièce a peuUÔtre cette date.
Thibault s'y plaint du Pape, c'est-à-dire des catholiques «xaltés,
et peut-être du légat du Pape , et du Saint Père lui-même,
qui avait fait prêcher la croisade. 11 attaque les prêtres, qui
laissent l'église pour les camps, et la parole de paix pour les
actes de rigueur. — Cependant, comme Thibault dénonce la
jalousie, les perfidies et l'ambition des hauts barons, on peut
supposer que cette chanson est postérieure à 1236, et peut-
-être contemporaine du fatal auto-da-fé du Mont-Vimer.
a — Mouchet 8. — Qui trop estoit. 66. — Qui tant peust. L.
b — Ce vers est ironique. — Ne faudrait-il pas : jamais en
Deus nus ne fut récréa ns, ou mécréans?
c — Grans coups rabat fait tomber sus barons. L. — Et
grans corpes ramout sur les barons. 66. — Ramaint sor
les barons. 184.
d — Quant aucuns veut voloir. Mouchet 8.
e — Entendre gent. — En 'tendre genten son molt à blâmer.
Mouchet 8.
f — Le sans Merlin.* — Mouchet 8. — Les caus Mellin. 66.
— Ce passage est une allusion aux guerres civiles qui
déchirèrent la France de 1226 è 1236. Elle est d'ailleurs
empruntée au roman du Brut. — Yortigern , roi de la
grande Bretagne, veut élever un château ; mais les pierres
sont à peine posées, qu'elles s'écroulent. Merlin lui apprend
qu'il travaille sur un sol miné plein d'eau, sous lequel
sont deux dragons, l'un blanc et l'autre rouge. On
parvient a épuiser l'eau de l'étang, et les deux dragons
se combattent avec fureur. Le roi demande è Merlin ce
que cela signifiait. C'est alors que le célèbre devin pro-
nonce les prophéties, qui Jurent depuis citées tant de fois.—
Romans de Brut. Le Roux de Lency, t. 1, p. 560.
g — Pour délivrer, qu'estoit à avenir. Moichet, 8.
h — Aus maçeus. 66, 184.
i — Li papelart, dont H noms n'est pas nés. 66.
j — Mouchet, 8. — Cil sont bien ort et puant et mauvais. L.
k — Des pus oiseaus , qui si ont bès mauvais. Mouchet, 8.
No 78. — 184 — 66. — Dans un M. de la bibliothèque de
l'Arsenal, n° 121, on trouve un petit poèmo du même genre que
celui-ci ; en voici le titre : — Ci commence la bible Nostre
Dame. — Pour cascune lettre de l'Ave Maria une couple de xn
vers. — Ces couplets ne sont pas meilleurs, que «eux de
Thibault.
163
a — Premiers fut A, et après devint homs. L.
aa — La lettre R , suivant La Ravallière , indique le mot Roi.
. Je pense quil se trompe. Il s'agit ici du calice. Au
xiii« siècle , la coupe du sacrifice était basse , large au
sommet et à la base.
b — Querre savons, que molt sont à prisier. 66, 184.
c — Que Diex ne va autre chose quérant. L.
No 79. Mouchet, 8. — 66. — 184 — 1613 : deux vers
différents. Fol. 76 et 183. — Voici le galant roi de Navarre
tombé dans le mysticisme,
a — Pour ce est faus , qui n'a amours ;
En ce fruit a tant de doucours. 7613.
b — Cour de nature rappelle on — 184.
e — Si Dex ne le fait proprement. 7613.
d — Cil queult dou fruit premièrement. 66.
e — 7613. — Por le fruit fu H premiers plors. L.
f — Qui i fist Adam péchier. L.
g — Qui ja en moi ne mourra, 7613. — Ne maiadra, 184.
h — Qui cueilli ai, s'amours ne vient. 7613.
i — Ensi mes cuers foloiant va. 7613.
j — Si suis afiné com H ors. L. — Ce vers ne tend-il pas
a prouver que cette chanson fut écrite en Navarre ?
k — 6fi, 7613. — Lors me porroie saveler. L.
1 — 66. — Qu*onques ce croi ne fist nus. L.
No 80. — 184 — 66, €7 : musique. — 66 : vignette. Elle
représente Thibault récitant à diverses personnes son chant de
départ pour la croisade. — Cette chanson est presque une ode.
Le second couplet seul porte atteinte à sa gravité,
a — Cil sont cheist en trop foie atendance. 184.
b — Et li moriens , li cendreus demourront. L.
c — Descendrais tuit en enfer le parfont. 67.
d — 66. — Que vos puisse veoir. L.
No 81 . — 7613 : musique. — 66 , musique. — Mou-
chet , 8. Pasquier cite cette chanson comme un chef-d'œuvre
dans une de ses lettres à Ronsard. ( Œuvres complètes,
1725. — T. 1, p. 59.)
a — Et dient mal par lor fol essiant. — Mouchet, 8.
b — » Au mien quidier qui onques fust choisie. — Id.
c — Par sa pitié garni. 761 ">.
d — 7615 — Et k'eskapès li sui sans perdre vie. L.
164
c — Or j'en ferai encor maint jeu parti. 7615.
f — Et mainte envoisserie. 7613.
g — Mes fine amor: Ifouchet, 8. — Ne laisse nom pen-
ser. L.
h — Mouchet, 8. — Qu'on ne nit ce qu'on puet toujours
trover.
i — Mouchet , 8. — Iluec est bien la folie esprovée. L.
j — 761 S. Or me gart Dex et d'amour et d'amer.
Cette chanson termine dignement le recueil que nous pu-
blions. Sans doute le dernier couplet peut laisser entendre que
Thibault aima nne grande Dame, ou du moins qu'il fit pour elle
des vers d'amour : mais aussi l'auteur dit nettement que sa
passion était une folie , un rêve de poète , une chimère im-
possible à réaliser. Sa dame , dit-il , veut que ces hommages
aient un terme: Il obéira. Ses adieux à la jeunesse, aux
amours, à leurs douces illusions, sont empreints d'une aimable
philosophie. Les lettres et la religion le consoleront; c'est
dans leur sein qu'il va trouver ee repos, dont son âme inquiète
avait enfin besoin.
165
Pièces diverse*.
• •
SIÈGE D'AVIGNON. (IMC).
Mais li siro des Gampegnois
N'i esploita vallant .11. nois ;
Car en la vile et l'aparent
Manoit auques si parent.
N'onques el castiel d'Avignon
Cavalier, sergant ne vignon
N'i dorent pour lai porte et bare
Quar fille est au Roi de Navarre
Sa mère : s'en devoit oirs estre :
Si volt garder aus et lor iestre.
Et molt souvent à aus parloit
Et disoient leur ce qu'il voloit;
S'en estaient plus fiers assez.
Quar moût i ot amassés
Qu'oumes que femmes en la vile f
Qui dit-on bien .1. mile
Tôt sans biestes et sans enfans.
A aus parloit le Quens tos tans.
Et moult souvent el Roi disait
Qu'ai siège n'avait point d'esploit.
Tant que le Roi , qui ne l'crei,
Le blastenga et mescréi.
Et li Quens s'en est coureciés :
Par devant le Roi s'est drecîés.
Si a pris conseil par courous.
Et le Rois li dist, oiant tous,
Que s'il laissoit ensi sa guerre
Jamais rien ne clamast è terre,
Qu'il tenoist de lui a nul jour.
Puis i fu .ni. jours à séjour
Le Quens Thiébault, et puis en fist
A mie nuis, si corne on dist,
Son harnas mener coiement;
Et puis s'en ala voirement
Comme m a r céans fors de l'ost
166
.il. lieues ains jour moult tost.
Et lendemain si s'en aloienl
Si cavalier, qui dolent èrent.
Mais li ribaut cVli boucier,
Vallet, garçon, et cavalier
Les ont de tost aler semons
A çavattes et à poumons.
Et les clamèrent fos et faus.
Si fu vérités par consaus. —
Fu le Quens d'errer si destroi»
Qu'une journée fist de .m.
Chron. de Ph. Mouskes, t. 2, p. 515.
MORT DE LOUIS VIII. — 1126.
Tune Ludovicus rex Francorum, nt pestilentiam effugeret ,
quae nimis fervebat in castris , ad quamdam abbaciam Munt-
pancier appelatam, qoœ non multùm ab olfcidione distabat,
se contulit donec civitas caperetur. Ubi venit ad eum. Hen-
ricu8 cornes Campaniensis , cum jam .XL. dles in obsidione
peregisset , petens de consuetuéine Gallioana licentiam ad pro-
pria remeandi. Cui cum licentiam Rex vetaisset, responsit
cornes quod, factis XL dierum excubiis, non tenebator. Neo
voluit diutiùs interesse. Rex autem ad base nimiâ succensus
irft , affirmavit cum juramento quod si ita recederet ipse ter-
rain ejus totam incendio devastaret. Tune Cornes, ut fama
refert , procuravit Régi venenum propinari , ob amorem Ré-
gine ejus, quam carnaliter illicite adamavit. Undè libidinis
impulsu stimulatus , moras ulterius neetere non volebat. Go-
mite igitur taliter recedente , infirmsbatur Rex usque ad
desperationem et pervagante ad vitalia veneao perducitur ad
extrema. — Licet alii asserant ipsuui non veneno sed morbo
dyssenterico expirasse, p. 235 Defuncto itaque Francorum
rege Lodovico, Regina ejus Blaàca fecit convocare genera-
liter archiepiscopos , episcopos et alios ecclesiarum praelatos
cum magnatibus coronam speetantibus ut venirent ad coro-
nationem Ludovic! filii sui et régis defiraoti , Parisiïs pridiô
calendas decembris. Sed pars maxû&a optimatom , ante dient
proftxum petierunt de consuetudine gallicana omnes incarcé-
râtes, et praeeipuè comités Flandrensem Fernandum et Bononien-
sem Reginaldum a carceribus libéra ri.... Regina vero de
consilio legati, metuens ne mora periculum pareret, convo-
cato regni clero , et paucis ex proceribus ; quos habere po-
167
terat, feeit filium suum puerum scilieet vix decennem in
Regem die S. André» apostoli coronari. Substraxerunt se
quidem ab hac coronatione Dux Burgundi», cornes Campa-
nie, cornes de Bar, cornes de S. Paolo , cornes Britanni»
et fore omnes , ut breviter dicatar , nobilis ad coronam spec-
tantes : qui sese potius praparaverunt ad pugnam quam ad
pacis et concordi» unitatem. — Oriebatur enim ramor irre-
citabilis et sioister : scilieet quod dominus legatus secùs quam
deceret se habebat ad versus dominam Blancam. Sed impium
est hoc credere ; quia asmuli ejus hoc disseminaverunt. Béni-
gnus autem animus dubia in melius interpréta tur. — Historia
major: Mathieu Paris, édition de 1640. T. 2, p. 334, 355.
Cette édition a été faite à Londres : et les éditeurs à la
table ont tranché la question en mettant ces mots : Ludovicus
potionatus moritur. — Dans le cours do son histoire , Mathieu
Paris est obligé , par sa conscience , de contredire toutes
ces infamies. En effet, p. 558, anno 1241; on lit ces mots
Venerabilis ac Deo dilecta matrona domina Blancha. — 1251
excellentissima Francorum regina domina Blancha. — 1252
Domina Blancha, qua regni Francorum non muliebriter rexit
habenas. — 1252 : circa idem quoque tempus videlicet prima
dominica adventus dominici , prima die mensis obiit domina-
rum saecularium Domina , Blancha , Francorum régis mater ,
Francise quoque custos.... magnanima igitur Blancha , sexu
f&mina, consilio mascula, Semirami merito camparandà, vale-
dicens seculo , regnum Francorum omni solatio reliquit des-
titutum.
MORT DE LOUIS Vin. — 1226.
Praeventus autem Rex «gritudine quam , ut posteà dictum
fuit, gestabat occultam, apud Montem Panceriùm prasentis
vit» cursum complevit, Domino sic volente, tempore autum-
nali. Cujus erat propositum reverti ad terras istas vere, si
viveret, subsequenti. Erat autem quod relevan posset, ût di-
cebatur , usu fasminae «gritudo. Quod , sicut audivi a viro
Gde digno referri, sentiens vir nobilis Arcambaldus de Bor-
bonio , qui in ejus erat societate , posse juvari Regem am-
plexu femina, quasitam virginem speciosam ac generosam ,
atque edoctam qualiter Régi se offerret et loqueretur quod non
libidinis desiderio, sed audit» infirmitatis auxilio advenisset,
dormiente Rege a cubiculariis ejus de die fuit in thalamum
168
introduci. Qoam Rex evigilans cum vléisset aspirantem quas-
«ivii que esset et qualiter introïsset : que , sicut edocta «rat,
ad quid advenerat resera vit. ~ Gui gratiatus Rex ait : —
Non ita erit, Paella. Non enioi peecafem mortaliter uHo modo.»
Et convoeato dieto viro domino Arcambaldo mandavit eam ho-
norificè maritari.
Gh. de Guillaume de Puylaurent, chapelain du comte de-
Toulouse — Histoire des comtes de Toulouse , par Catel. -»-
Toulouse. 1633, in-folio. — Pièees à la suite, p. 84.
Ce récit est adopté par le frère Bernard Gui, de Tordre
des prédicateurs : voir sa chronique, même volume, p. 44.
Les grandes chroniques le confirment indirectement. — Accoucha*
malade d'une moult grande infirmité et mourut le dimanche
emprès les octaves de Toussains. J.-C. en ait l'ame ! Car
bon chrestien estoit et avoit toujours esté de très grant sain-
teté et de grant pureté de corps, tant comme il fot en vie.
Car on ne trouve pas que il eut onques à faire à femme,,
lors celle que il prist en mariage. — T. IV. p. 226-230.
DOULEUR DE BLANCHE A LA MORT DE LOUIS VIII fl226>.
Or estoit a la Roïne
Que le Rois vient sains et camioe :
Si ot fart .i. car atorner
Por ses fius encontre mener.
Et li ainsnés , qui cevauça ,
Celé part molt tost en alla.
Mais frère Garin (1), qui rencontre,
Ne 1* laissa plus cevaucer ontre.
Ains a mit retorner Tenant.
Et la Roïne maintenant ,
Qui se fut occise de duel,
S'on ne T teuist contre son vuel
Qutr la Roïne ploroit tant,
Que toit en forent démentant.
Ch. d. Ph. Mouskes, t. 2, p. 534.
(\) Il s'agit tle Guérin, chancelier de France, chevalier de
Saint-Jean de Jérusalem , puis évoque de Senlis , mort en
4230, ftgé de 70 ans.
169
SACRE DE LOUIS IX.
EXPULSION DU COMTE DE CHAMPAGNE (lift.)
S'avilit que li Quens de Campejgne
De sa gent et de sa compajgne
Ot envoies tous primerait»
Prendre rioea osteus a Raina. *
Et il meismes i venoit.
Si qu'à .u. lieues près estpit :
Mais quant la Roïne le sot
Et ses fius , moult 'grant joie en ot
Pour son seignor, qu'en Aubijois
Avoit relenqui sour defois ,
Mauvaisement et auques tost.
Si dist la Roïne al prouvost
De Rains et as Kameignes totes
Que de Rains otassent ses routes ,
Ne que ja li Quens n'i entrast
Pour prendre vallant un repast.
Et le prouvost vint as siergans
Le conte , o lui aus ne sai quans ;
Si leur commanda à issir
Tout bellement et par loisir.
Et oil disent que non feraient:
Le Quens venoit; si l'atendoient.
Et quant le maire ot lor respeus,
Si fist entrer en lor osteus,
Et lor banières fors gieter
Et trestout lor harnois oster.
Si les kaoièrent si de Rains
Que tous liés fut li premerains.
Et li Quens sa mesnie esta, .
Qui toute sa vie outré outra.
Si lor a dit corn faitement
Furent démené laidement.
Et le Quens s'en est retournés
Tous oourreciés et forsenés ;
Quar tôt esraument li mandèrent
Le Baron, qui od l'enfant ièreut,
Qu'il ne fermast castel ni tor,
170
Ne campagne ne la entour,
Et sénat bien, s'il le feisoit,
Tonte fmoe aor lut tarit.
Ph. Monta, t. S. p. 564.
ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1227-1228.
Où sont les hommes plus constans
Que femmes ont esté tons temps
En gouvernemens de païs?
Que fist la mère Sainct Loys,
Lui estant Roy et meindre d'ans?
Elle édifia en dedans
Le chastel d'Angiers et fonda;
En toutes vertus habonda;
Elle appaisa la grant discorde
ïhs barons françois vile et orde ,
Qu'ils avoient de gouverner ,
Non pas pour bien mais pour régner.
Car ohascuns tenoit une bende;
Ghascnns vouloit avoir prébende
Et tenir le royaume en bail.
Le Roy n'ot donc à soustenail
( Que estoit d'environ cinq ans )
Fors sa mère, qui fut engrans
Du garder -comme son vray fil.
Et quant elle vit le péril,
A Dieu courut , a Dieu clama.
Et donls Dieu, qui bien l'ama
Lai mist en cuer et en pensée
Qu'on feist finale assemblée
A certain jour en parlement
Pour veoir et finablement
Qui devroit lors ce bail avoir
Des barons. L'on le fist sçavoir
Aux nobles, peuple et gens d'église :
Et à celle journée prise
171
Forent tous , et lors que fist elle ?
Blanche , fille au* roy de Caatelle ,
Mère de Saint Loys le Roi
De France , fiât mettra en art *y
Un beau lit richement paré
Or en droit parlement eatoré.
Là mîst le Roy en mi la couche,
Et puis commença de sa bouche
A dire à tous les assistons :
— Il me semble qu'il est contens
D'avoir le bail , charge et la cure
Du Roy, que maint prince procure.
Se c'est pour son bien , Dieu le vueille
Que en sa grâce le recueille ,
Ainsi comme mestier lui est.
Véez icy vo seigneur tout prest,
Fils de Roy de France et vo Roy,
Je le tous jure par ma foy
Et sur le péril de mon ame ,
Je suis sa mère , povre dame ,
Vesve , Royne , née d'Espaigne,
Fille de Roy , d'amis lointaingne ,
Desconseilliée , sans Seigneur,
Qui voy le mal et la doleur
De mon enfant et de son règne,
Le mal qui au bien commun règne
Et qui est taillié de régner
Por défault de bien gouverner.
Et pour ce que je suy estrange
Je n'en vueil blâme ne louange
Reoevoir de cy en avant.
Vez cy vostre seigneur devant
Sain et net des membres qu'il a. »
Et à tous illeo le monstra
Sain et bel , et gent , et en tous cas
Gracieua, net ethault et bas ,
Plaisans et doulz à resgarder ,
Disans : — On le veuillez garder
172
Gomme vo siegneur souverain :
J'en oste désormais ma main.
Sain et en bon point le vous diarge ;
Envers Dien et tons m'en descharge ,
Et le met dedans vostre garde. »
Ce lait cfaascnn d*eufac le resgarde
Pitensement et en celle heure
Ghascun de pitié plaint et pleure.
Et tous les barons, qui la forent,
Qni pour le bail estriver durent,
Et qui ont longtemps estrivé.
Furent si de Dieu inspiré
Les nobles, le peuple et prélas
Et tous ceulx qui sirent au bas
Et aultres privé et estrange
Crient: — Vive la Roine Blanche
Et nostre Roy vive ensement.
Et elle ait le gouvernement
Sur tous, seule et primeraine
Et le Roy en son vray demaine
Comme sa mère et nostre damé
Et comme vraye preudefiune ,
A qui de cuer obéirons ,
Servirons et conseillerons ,
In renonçant a tous les drois ,
Que neus y avons sur les lois
Et establishment de France. »
Là firent paix et acordance ;
Li uns aux autres eurent paix.
Droit en la chambre du palais,
Dont si grant contens povoit nestre
Que plus grand ne porroit pas estre,
Soudainement sont fais amis.
En celle heure les ennemis,
Et ceulx, qui furent en discorde,
Sont tous liez à une corde
De vraie amour d'umilité,
A l'oneor, a l'utilité
179
Du Roy , de la Royne et du règne :
Du bien commun la joye règne*
Chascun louoit Dieu humblement
De ce joieux aoordement.
Furent es moutiers et es raee
Haultes grâces à Dieu rendues
Qce par miracle soubdaing
ÀvoTt acordé ce desdaing.
Et en signe qu'il fost mémoire
Que ceste chose eust été voire
Et mise à paix par ce miracle» .
Qui fut un précieux triarcle,
A ce temps pour la gent de Franc*
Fust établi qu'en remembranoe
De ce miracle et celle paix
Seroit li lit a tousjours mais
En tous lieux, où les Roys seroient
Pour jugement et que tendraient
De France la saincte couronne.
Et pour ce encore on l'ordonne.
Et rappelle en lit de justice,
Qui est à ee remembre propice ,
Toutefois que Roys proprement
Doit venir en son parlement ,
Ou qu'il soit pour justice ailleurs.
Celle Royne prinst des meillours
Conseillers, barons, gens d'église
Où elle pot, et par bonne guise
Et sainctement se gouverna ;
•
Et son fils le Roy ordonna
Es lettres d'escripture sainte.
Et par manière de complainte
Souvente fois la saincte Dame
Lui monstroit le salut de l'ame
Comment l'on devoit Dieu douter
Et péchié mortel redouter,
Disans : — Chier-fils, plus chier aroye
174
Vous voira mourir, se povoye,
•ii. fois, se vous aviez corps tel
Que ce que par peschié mortel
Eussiez Die* ▼ostre eréatour
Oflendu par tm seul tour. •
C'estoit la chanson et la harpe,
Dont la saincte femme le berse,
Et les mets, dont il fu servis.
Preudoms fut tant corn fat vis,
Et à .xv. ans ot mott de maus
De grans peines et de travaulx
Car plusieurs firent alianoe
Contre loi et sans défiance
De ses pers et de ses barons. .
Mauclerc, qui fut Dux des Bretons,
Contre le Roy se révéla.
Mais en yver son ost mut là
Le Roy et la Roy'ne sa mère.
En grant yver, par yoye amère,
Au Duc Mauclerc mistrent le siège.
Et au derrain fut prins au piège
Par assault, par asseoir, par mine.
La hart ou col on brief termine
Se rendit au Roy débonnaire,
Qui a merci le voult retraire.
Ses ennemis humilia
Et les mauvais cuers ralia :
Par pité et miséricorde.
Les reçupt à paix et concorde.
Et vonlt illec Jhésu Crist amer,
Que .111. fois en passa la mer ,
Sur les ennemis de la foy.
La fut en Thomas prins oc Roy
Et délivrés des ennemis
De Dieu, de qui il fut amis.
Et depuis encore y couru :
Sainctement en chemin mouru.
Il ama Dieu, et fu prudons :
Et Dieu lui fit de nobles dons
. 175
A sa vie : et après m sert
Le recupt en joyeux déport.
Couronne lui donne de gloire.
Contre le monde obtînt victoire :
Il fat larges, humble et doulx
Aux povres gens et envers tons.
Vrais justicier, sans vaxiUer
Les choses fist a droit aler
A Paris, qui trop mal aloient.
A son vivant maint garissoient
De leurs maulx par son atouchier.
Gent de religion ot chier:
Ou palay la saincte chapelle
Fist, que chascuns ainsis appelle.
De grans reliques Faourna ;
A bien faire tondis tourna ;
Royaumont fonda de Cisteaulx,
Grant abbaye ; li lieux est beaulx
Et l'édifice de grant paine.
Grant rente y a et grant domaine.
Saint Jacques fist de Tospital ,
A Paris qui siest bien à val.
A la porte sainct Honnouré
A les quinze vingt estoré,
Povres gens, qui ne voient goûte.
De saint Augustin fist sans doubte
L'abbaie dicte Royaulieu.
Les Jacobins, la maison Dieu
De Gompiengne édifia,
Celle de Pontoise qui a
Bonnes rentes; et la chapelle
De Gorbueil fonda bonne et belle,
Et mains autres lieux renommés,
Qui ne sont pas icy nommés.
Onquea n'ot de mal foire envie
Lui vivant. Et après sa vie
Fut canonisés, et levés,
Et saint par mérite trouvés :
Pour lequel Dieux fait mains miracles :
176.
Et aussi garit par signaeles
A son vivant maint langoreus.
Li ventres, t , esté eurevx,
Qui fat enpli de tel même*
Et ports tel Boy terrien ,
De quoy France est tant renommée.
Tant soustenue et tant amée
Que c'est li glorieus patrons
Aux Roy8, aux peuples, aux barons, ,
Qui par ses prières protège
Le dit royaume et qui l'alège
De plusieurs maulx par sa saineté !
Sa bonne mère , dont dit ai ,
Fina ses jours en vie saincte
A Paris , et partout fût plainte
Et plourée piteusement.
Apportée rat humblement
A Nautbuisson, et la repose.
L'église a enclos riche chose ,
Qu'elle fonda dedens son cuer.
La à abbesse et mainte suer
De Cisteaux, qni est ordre grise,
Et qui rendent digne servise
Chascun jour comme fonderesse,
Du lieu dame et défenderesse.
Par les mérites Jhésn Crist
Et par son cuer, qui laiens gist,
Est le lieu saint l'abbaie
De maintes vertus embellie.
Et bien semble a sa sépulture
Qu'elle fut Roïne de droiture
Terrienne, vaillant et sage.
Et qui voit sa vie et l'usage ,
Qu'elle ot de Dieu ça jus servir,
Il y devroit bien advertir :
C'est belle chose à regarder
Pour soy de folie garder.
Miroir du mariage, chap. 7£.
Eustache Dbschamps.
177
CHANSON SUR LA GUERRE DE 1228-1230.
— Gantiers, qui de France venés,
fit fastes aveuo ces barons ,
Qu'or me dites, se vos savés ,
Quels est la lor entenslons?
Durra mais tous jors lor teosons ,
Hue ja nés vairons acordés?
Ne ja nés verront si mellés,
Que perciés en soit uns blasons. »
— Pi ères, se nostre cuens Henris
En est creus , et li Bretons ,
Et les Bretons qu'est si osés ,
Et li sires des Borguignons,
Ainçois que paissent rouvesons
Verres Baicles si raussés
Que lors bobans sera matés :
Ja Rois ne lor iert guerisons. »
— Gautiers, trop dure longuement
Cist menaciers , et si valt pou.
Mal semble qu'il aient talent
D'eus vengier : si ont-il par fois.
Cbascun jor assemblés les voy
De loing venir à tout grant gent :
Bien perdent honor et argent ,
Quant il ne font ne ce ne quoi. »
— Pières, on a veu sovent
Mesavenir par grant desroi :
Honor ont fait à escient '
Et li Ghardenal et li Roi -,
Qui les a menés en besloi
Par le conseil dame Hersant.
Dès ore ira la paille avant : (à vent)
Ge puet chascuns penser à soy. »
— Gautier, je ne m'i os fier:
Trop les voi lens à cest mestier.
Lou bel tens ont laissié passer ;
14
178 •
Tant que doit plovoir et negier.
Et quant plus les voi correcier
Et de la cort por mal torner ,
S'en font .11. ou .111. demoter
Por trouve en oovert raloignier* »
— Pierre , ne font pas à blâmer
Cil qui en partirent premiers,
Qu'ains puis ne vorent demorer,
Mais nostres coronés légiers
Por le Chardenal losengier ,
Qui il n'osèrent rien veer ;
Et por ceùls de blâme geler
Firent la femme un pou laissier. » (1 )
CHANSON SUR LA GUERRE DE CHAMPAGNE
1228-1250.
En talent ai que je die
Ce dont me sut apensés.
Cil , qui tient Campaigne et Brie,
N'est mie drois avoués*.
Car puis que fu trespassés
Cuens Thibault à mort de vie,
Saichiésft» il engenfrés :
(\) Cette chanson, attribuée à Henry, comte de Bar , parle
manuscrit de Berne (Mouchet 8) fol 90 vo , dut être faite lors
de la coalition des Barons contre Thibault (1228*1250). Le
comte de Bar y prit une part active : il avait épousé Philip-
{iine de Dreux , sœur du comte de Bretagne, chef réel de . cette
igue. — Le Sire des Bourguignons : il s'agit de HugUes IV, duc
de Bourgogne , gendre de Robert de Dreux , qui avait trahi la
cour en cette occasion : c'est Hugues qui assiégea Troyes lors
de l'invasion. — Baioles; sturnoni injurieux des Navarrois. —
Hersant : ce nom est dans nos vieux romans celui de la louve.
Il désigne ici la Reine Blanche. — Le Chardenal : Romain
cardinal de St-Ange. .,-.-. .. .1
f79 l
Or gardés s'il est bien nés (1).
Deust tenir signorie
Tex hom, chastiaus ne cités?
Très dont qu'il failli d'aie
Au Roi, où il fu aies :
Saichiés s'il fust retornés,
Ne l'en portast garantie
Hom, qui fust de mère nés,
Qu'il n'en.fustj désire tés.
Pajr le fil sainte Marie,
Qui ens la crois fu pcnés,
Tel cos a faite en sa vie
Dont deust estre apelés.
Sire Diex, bien le savez,
41 ne se deflendist mie :
Car il se sent encolpés.
Seignor Barons, qu'atendez ?
Quens Tiébaus, d'ores en vie
De felonnie frétés,
De faire chevallerie
N'estes vous mie aloses.
Ainçois estes miex marillé
A savoir de sirurgie.
Viex, et ord, et bosoflés ,
Totes ces teches avés.
Bien est France abâtardie,
(1) Cette chanson est attribuée à Hue de la Ferté. M. 184.
SuppL français, fol. 149 et suiv. — Le premier couplet attaque
rhonneur de Blanche de Navarre, mère de Thibault. On lo
dit engendré après la mort de son père Thibault III. — Le
second couplet concerne sa fuite d'Avignon. — Le troisième
ta duel judiciaire proposé par le comte de Boulogne
et refusé par Thibault. — Le quatrième contient allusiou
au même fait et de plus il prouve que Thibault était déjà
gros en 1230. Le mot viex ne peut être ici que synonime
de lâche. — Le cinquième prouve que c'est le pouvoir que
convoitaient les barons.
180
Seignors Barons, entende*,
Quint femme l'i en b^illie ,
Et tele com bien savez.
11 et ele les aies li tiegnent
Par compagnie.
Cil n'en est fors Rois damés,
Oui pieça est coronés.
CHANSON SATYRIQUE CONTRE THIBAULT (1228-U50).
Or somes à ce venu (1)
Que la Roïne et si dru
Ont porchascié et meu
Dont nous serons vil tenu ;
Si donc qu'à ce viengne
Que France s'en plaigne,
Et chascun gros et menu.
Et H viel et li chenu.
Or venrons le fort escu
Cette chanson , conservée dans le m*t 184 , suppl. français ,
fut composée après la mise en liberté du comte de Flandres
Ferrand (1227-4228), et probablement quaod ce prince vint
au secours de Thibault ( 1229-1230;. Le dernier couplet est
une allusion au célèbre quatrain composé quand il fut Ait pri-
sonnier à Bouvines. — Gauthier le Cornu , secrétaire de Louis
VIII et fidèle conseiller de Blanche , fut présenté par la cour
à l'évêché de Paris : n'ayant pu l'obtenir , il monta sur le siège
de Sens en 1221. C'est lui, qui négocia le mariage de Louis
IX avec Marguerite de Provence : il mourut vers 1241. —
Cette chanson prouve les rapports de Thibault avec le roi
d'Espagne , c'est-à-dire de Castille , ennemi de Sanche le Fort
et de son légataire le roi James d'Aragon. — On faitl presque
des mahométans de ces princes qui , de fait , parmi leurs aïeules,
pouvaient compter des femmes arabes. — L'auteur semble mettre la
mort de Louis VIII sur le compte des méridionaux. — Cette
chanson paraît composée par un ennemi des Anglais. — L'envoi
rappelle un propos tenu par le comte de Boulogne : V. Chro-
nique de Bains. — Enfin , la question est toujours de savoir
qui sera ministre.
181
Maistre Gautier le Cornu,
Qu'à par son conseil perdu
Au Roi ce qu'il a perdu.
Les barons desdaigne
Ne por la gent d'Espaigne ,
Qui ont adès Dieu mescreu :
Li Roi mort tant mar i fu.
Rois , por Dieu , por quoi crois tu
Home parjure et veneu ,.
Tel à cens que pris Dangu ?
Le Quens de Gampaigne
Et le Rois d'Espaigne
Fuissent vil et abatu
Et France fust en vertu.
Sire ,*car laites mander
Vos Barons et aoorder :
Et viegnent avant li Per,
Qui soelent France guier.
Et o vo maisnie
Vous feront aïe.
Et faites les clers aler
En lor église cbanter.
Se vos volés honorer
Vosprodomes et amer,
H feraient repasser
LesEnglois outre la mer.
Ne créez vous mie
Gent de femenie :
Ains faites ceus appeler,
Ceux qui armes savent porter.
Diex , qui le mont puet sauver ,
Gart France de rauser ,
Et la Baronie.
Et Thibault de Brie
Doinst Diex le Roi mains amer»
Et Ferrand face ferer.
1
182
Rois , la prophétie ,
Qu'on dit , ne ment mie :
Que feme set ci Lf rêver ,
Qui ses Barons sot amer.
CHANSON SUR LA GUERRE DE 1250.
Je chantasse volentiers liément ,
Se je trovaisse en mon cuer l'oohoisen ,
fit desisse et l'estre et l'errement ,
Se j'osasse mettre m'entention,
De la grant cort de France a a dous renon,
Où tout valors se baigne.
Des prodomes me lo, qui qui s'en plaigne,
Dont tant i a, que bien porront veoir
Par tant, je cuid, lor sens et lor savoir.
De ma Dame vous di-je vraiement
Qu'ele time tant son petit enfançon
Que ne velt pas , que se trayant sovent
En départir l'avoir de sa maison :
Mais ele en done et départ a foison :
Molt en envoie en Espaigne
Etmolt en met en enforchierGhampaigne,
S'en fait fermer chastiaux por mieux valoir :
De tant sont ja par li oreu si oir.
Se ma Dame fust née de Paris ,
Et elle fust Roine par raison.
S'a elle assez fier cuer, ce m'est avis,
Por faire honte a ,i. bien bant barèn
Et d'alever .i. traiter félon. ,
Diex en cest point le maintiegne ,
Et gart son fil que ja feme ne pregne !
Car par home ne puis je ,pag veoir
Qu'ele perde jamais son pooir. i
Prodora# sont et saige et de hadt pria;
48*
S'en doivent bien avoir bon guerredon
Cil, qui ïi ont enseignie et apris
A eslongier ceaus de ei environ .
£le a bien Xermée. sa leçon ;
•Car toe les het et desdaigne
Bien i parut l'autre Jour a Champaigne,
Quant, li baron ne porent droit avoir,
Ne nis daigna esgarder , ne veoir.
Que vdrit quiérént-eil fol baron bregier,
Qu'il ne viegnent à ma Dame servir,
Qui miex saroit tout le mont Justicier
Qp'entr' eus trestous d'un poyre bppuc joïr ,
Et der trésor s'ele en fait son plaisir?
Ne volt qu'à aus en ataigne ;
Conquise en a la justice Romaigne.
Si qu'elle fait les boins por maus tenir
Et les pleuseurs en une eure saintir (sic,).
Diex i • li' las de la Bwtaigae ,
Trovera-il jamais' où» il rfemaifcne}
S'ensi .11 *$\t tote terre telir ?
Dont ne sai-je qu'il puisse devenir.
INSURRECTION DE 1254-1236.
« '"• "
Âsses tost après que. le Roy eut espousé femme , le conte de
Cbampaigno commença . à contrarier le ,Roy et enforcer ses
villes et ses chastiaus et à faire garnisons. Nouvelles vindrent
au Roy à Paris, où il estoit', que le conte vouloit entrer en
France à force «Tannes. Si manda le conte de Poitiers son
frère et Robert d'Artois et pristrent " conseil ensemble qu'il
manderoient leurgerf; et ainsi le fireat,' et puis se mistrent
en cbemin droit vers Champaigne pour abatre la fierté du conte.
- Le conte Thiébaut sceut .que le Roy venoit contre luy à
grant compaingnie de gent; si.se doubla que le Roy ne luy
tollist sa terre et envoya au Roy des plus sages hommes de
son conseil pour requerre paix et amour. Et pour ce que le
Roy avait fait despens a sa gent assembler , le conte lui donnoit
184
éeux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir
Monstereoil en for l'Yonne et Bray sur Seine. Le Roy qui
tonsjoors fa piteux lui ottroya paix et accordance. — A celle
paix faire fu la Royne Blanche, qui dist : — Par Dieu , conte
Thibault, vous ne deu usiez point estre nostre contraire : et
vous deust bien remembrer de la bonté, que le Roy mon fils
vous fist, qui vint en vostre aide pour secourra vostre
contrée et vostre terre contre tous les barons de France , qui la
voulaient toute ardoir et mettre en charbon. » Le conte re-
garda la Royne , etc. — Nous avons donné le texte de ce
passage dans notre préface. — Grandes chroniques de France»,
t. IV. p. 255.
ACCUSATION CONTRE THIBAULT. 1228-1230.
Mais en France ot un peu d'anui :
Quar les Barons se descordèrent
El Roi, et formant s'aïrèrent
Pour le comte des Campegnois „
Que durement creoit li Rois,
Tout par le conseil de sa mère,
Qui vers les Barons iert amère.
Felippes , le Quens de Boulogne ,
Entreprist moult celé besogne :
Ei dist que le Quens de Campaigne
Lui et tout les Barons desdaigne ,
Et s'ovoit son frère empuisniè.
Le Roy Loeys, et laissié
Msuvaisement à Avignon ,
Et faite en avoit trahison.
Trestous li barons a .1. mol
En dist cascuns au pis qu'il sot.
De toutes pars li cueurent scure r
Mais li Quens Ferrand à celé eure
Se tient à l'aide le Roi.
Et as Campegnois de grant foi.
Mais le Quens Pieres de Bretagne,
Que le conte Tîébault desdagne,
Fist les Englois passer de ça.
Ph. Mouskes, t. 2, p. 576.
185
SECONDE LIGUE DES BARONS (1228-1229).
Or revendrons as barons, qui ne pensoient se mal non en-
vers la Roïue de France et faisoient souvent parlement en-
semble; et disoient qu'il n'estoit en France qui les puist
gouverner et veoient que le Rois estoit jouenes et si frères, et
poi prisoient la mère. Si foloièrent ensemble et firent entendre
au conte de Boulogne que il en feraient roi. Et il n'estoit
mie moult sages : si les crut. — Et prisent conseil que il
se prenderoient premiers au conte Thibault de Champagne et
li meteroient sus la mort le Roi Loeys pour quoi qu'il l'avoit
laissiet à Avignon et s'en estoit partis mauvaisement comme
traîtres : et s'il l'avoient mort ou pris , il n'averoient mais
nul contredit au royaume conquere. — Ensi fu atourné : et li
quens de Boulogne ala deffier le conte Thiébault par .11. che-
valiers et li demanda entresait la mort son frère. Le Quens
en fu moult esbahi et fist semonre les hommes et lor de-
manda consels que il feroit : et si homme le respondirent
malement; car il estoient tout tourné deviers les barons.
Chronique de Rains. Paris, 1837, p. 182.
INVASION DES BARONS EN CHAMPAGNE (1229-1250).
Si ot la reine conselg qu'elle aiderait à deffendre Cam-
paigne et la terre de Brie : car le Quens de Campaigne estoit
ses parens et homme le Roi. Et fist assambler une grant
ost à .1111. lieues de Troyes et i fu le Rois et elle. Et
manda au conte de Boulongne et as barons qu'il ne fussent
si hardi que il meffîsissent riens sous le fief du Roi : et bien
lor manda qu'elle estoit appareillié de faire plain droit dou
conte, se il savoient que demander. — Et il repondirent que
il n'en plaideraient ja et que c'estoit coustume de femme
que celui, qui li avérait son mari mourdri, reprendrait elle
plus volontiers que un autre.
Chronique de Rains, p. 188.
m
GUERfij&DES BÀROtfS EN CHAMPAGNE (ttSMSSO).
L'an mil, deux cent et vingt et sis
Fa Dan Martin en flambe mis :
Et sachiez que cel on meisnte
Fu à Charonne la devinne ,
Et les grans guerres en Champaigne.
James n'iert, qui ne s'en plaigne.
En tel point fu li Quens Thibaut
Qu'il ala nus comme un ribaut
Un autre ribaut avec lui ,
Qui ne fu conneu de mil lui,
Pour escouter que l'en disôit
De lui et qu'on en devisoit.
Tuit li retroient de traïson
Petit et grant , mauves et bon,
Et un et autre et bas et haut.
Lors dist le Quens à son ribaut-:
— Compains , or vois je bien de plain
Que d'une denrée de pain.
Saouleroie tous mes amis.
Je- n'en ai nul, ce m'est avis;
Ne je n'ai en nullui fiance
Fors qu'en la Roine de France. »
Gelé li fu loiale amie
Bien monstre qu'ele n'en hait mie.
Par li fu finie la guerre
Et conquise toute la terre:
Maintes paroles en dist en
Corne d'bcult et de Tristante. (i)
Chronique, de Saint-Magloire. — Fabliaux et contes pu-
bliés par Barbazan : Edition Meon. Paris, 1806, t. 2,
P- 281.
*
(i) Ce trait est motivé par les chansons 6 et 45 de
Thibault , où il compare son amour a celui de Tristan pour
Yseult.
187
PR0J8TS DE MARIAGE ENTRE THIBAULT ET YOLANDE DE
BRETAGNE : 1231 .
Après ce que le Roy eust foulé , le conte Perron de Breta-
gne , tuit le barons de France furent si troublez envers le conte
Thybaut de Champaingne que il orent conseil de envoier querre
la Royne de Cypre, qui estoit fille de l'ainsné fils de Cham-
paingne , pour déshériter le conte Tybaut , qui estoit fils du
second fils de Champaingne. Aucun d'eulx s'entremistrent
d'apaisier li conte Perron au dit conte Tybaut et fu la chose
pourparlée en tele manière que le conte Tybaut promist que
il prendroit à femme la fille an comte Perron de Bretaingne.
La journée fu prise que le conte de Champaingne dut la
damoiselle espouser. Et li dut en amener pour espouser à une
abaie . de Prémonstré , qui est delez, Chastel-Thierry, que on en
appelle . Val-sarré, si comme j'entent. Les barons de France,
qui estoient auques tous parens du conte Peron , se penèrent
de faire amener la damoiselle à Val-sacré pour espouser et
mandèrent le conte de Champagne, qui estoit a, Chastel-Thierry.
Et . endementiers que le conte de Champaigne venoit pour es-
pouser, Mon Seigneur Geffroy de la Chapelle vint à li de
par le Roy à tout une lettre de créance et dit ainsinc :
— Sire conte dé Champaigne, le Roi a entendu que vous avez
convenances au conte Perron de Bretaingne que vous penrez
sa fille par mariage : si vous mande le Roi que, se vous ne
voulez perdre quanque vous avez ou royaume de France , que
vous ne le faites : car vous savez que le comte de Bretaingne
a pis fait au Roy que nul home qui vive. » Le conte de
Champaingne par le conseil, que il avoit avec li, s'en retourna
à Chastel-Thierry.
Histoire de S* Louis par Joinville: édition de 1761, p. 18.
•i
Cette communication a été rédigée en forme de lettre par
quelques historiens. Il est possible que Joinville ait mis en
conversation le contenu réel de répitre royale. Mais, dans aucun
cas , on n'en peut conclure que Blanche ait écrit à Thibault
'une "lettre d'amour.
166
MQRT DE PHILIPPE, COMTE DE BOULOGNE. 123fc
Li Quens Filipes i eôtoit (1)
De Boulogne , et tous ses connus.
Mais tout estant li prest H niau»,
Dont il fii durement emflés.
Si qu'on dist qu'il fu enierbés.
Mort est. N'i a cil ne le plaigne.
.Mais sous le conte de Gampaigne.
Mettent sa mort tout li Baron,
Et tout li pais environ ;
Pour ce qu'il l'ot haï ançois.
S'en furent dolans li François,
Cavalier, bourgois et vilain,
Et trestous le païs à plàin.
Mais la Roïne en fu blasmée :
Et la cose fu tant alée
Que la pais demora ensi.
A Saint-Denis l'ont enseveli :
Mais ni fut par le quens . Thiébaus»
Qui de sa mort fu liés et baus.
Ph. Mouskes.
PAIX DE 1255-1236. — INSULTES ET CALOMNIE»
DIRIGÉES CONTRE THIBAULT.
Et si deut aller outremer
Et en Navarre demorer
.vu. ans. — Mais li frère le Roi,
Messire Robiers, cel desroi
(1) D'après Ph. Mouskes, Philippe serait mort après 1234:
il suppose que Thibault se trouve en même temps que lui à
la cour de Louis IX. — M. de Reiffenberg raconte que le
comte de Boulogne , ayant assassiné dans un tournoi à Corbie,
ou a Nimègue Florent iv , comte de Hollande , le comte de
Cleves le tua. Chronique de Ph. Mouskes, t. 2, p. 582.
189
ttê li vost pardonner ne s'ira :
Ains commanda et si fist dire
À ses vallets qu'il li feissent
Trestont la honte, qu'il puissent.
Et quant li Quens s'en dut aler ,
Cil li viennent à rencontrer :
Si fu gietée de palestiaus,
Et de rinces, et de boiaus.
Et si li trencèrent .11. doi
La keue de son palefroi.
Et il al Roi le remanda,
Qui tous à pendre les rouva.
Il dist que tos fussent pendu.
Mais ses frères l'a desfendu i
Messire Robiers. Et si dist
Qu'il meismes ses tors li fist.
Délivrés furent ; et li Quens
De Campagne' emmena les suens.
Et le Roi les fist convoier
Ses barons; et pour devoier
L'enmena le Quens de Bretagne
Jusqu'à Nantes à grant compagne.
En une galée en entra
Droit vers Navarre en ala.
Et Campagne pour son desroi
Remist en la garde le Roi. . • •
Mais il estoit partout haïs
Pour la mort del Roi Loeys
Qu'il laissa devant Avignon
Et pour le comte Filippon
De Boulongne, qui mors estoit :
Et disent qu'empuisnié l'avoit (1).
Ph. Mouskes, t. II, p. 617.
(1) L'affront fait par Robert d'Artois à Thibault est raconté
dans Thistoire de Saint Louis par Lenain de Tillemont, t. 2,
p. 281.
490
Or vous lairons ester des enfants (à» S* Louis), oui Diex
gart ! et revenrons au Roi de Navarre, qui avait fait mariage
de sa fille au comte de Bretagne et moult forent bien ensamble :
et usoit le Rois de Navarre del tout par son conselg. Et le
Quens le fist entendant que le Rois de France H fesoit tort
don fief de Blois et s'aloia à lui et dist que il ïi feroit ravoir,
se il voloit. Car il avoient bon pooir entrons deus par eaus
et par lor amis. Le Rois de Navarre le crut; si fut que
fols. Car il en eust esté mal baillis, se la Roine Hanche ne
feist tant qu'il fut apaisiés à son filg.... Quant la Roine vit
que le Rois (louis IX) s'esmovoit, si l'en pesa et manda au
Roi de Navarre que il venist à li, et elle en feroit la pais :
et il y vint sans délai. Et ensi comme il entra en la salle
a Paris, li fu appareilliés, qui le féri d'un froumage enflssielé
ami le visage par le conselg le comte d* Artois, qui onkes ne
l'ama. Et le Rois s'en ala devant la Roine tout «embroyés et
li dist ensi l'avoit on a tourné en son conduit. Quant la Roine
vit ce si l'en pesa et commenda que cels fust pris qui cou
li avoit fait et qu'on le mesist en Gastelet... Et si tost corne
le Quens d'Artois le sot, si li fist délivrer. Et toutes voies la
Roïne li fist la pais en tele manière que il renderoit tous
les despens, que le Rois avoit fait pour cette occasion et li
quitterait les fiés. Et en tint li rois Monsteruei et .ni. cas-
tiaus ; tant qu'il rot tous ses dépens. — Puis avint ça après
que le Quens Pierre Mauolers révéla contre la court et dist
velenie à la Roine et se parti de court vilainement.
Chronique de Rains : Paris , 1837, — p. 192
Le principal autheur de la ligue estoit Philippe comte
de Boulogne, oncle du Roy et les plus puissants Thiebault,
comte de Champagne ; et Pierre surnommé Mauclerc , comte
de Bretagne. Mais Blanche, qui estoit belle, jeune et encore
espagnole, seut si biea mener Thibault qu'il abandonna les
autres barons et qui plus est, découvrit l'entreprise faite
pour prendre le Roy revenant d'Orléans à Paris. Or les
amours du comte de Champagne desplaisant depuis à aus-
cuns seigneurs , il advint (ainsi que dit une bonne chronique
que j'ay escrite à h main} que Thibault un jour entrante
la salle où estoit la Royne Blanche, Robert , comte d'Ar-
tois, frère du Roy, lui fit jeter un fromage mol dont le
Champenois eut honte et prist de là occasion de se retirer
de la cour afin d'éviter plus grand scandale.
Fauchet : 4610. — Fol. 564. r°et v«.
h
GLOSSAIRE.
A, à UnU. — Avec. Ainçoit. —Mais , avant,
Aatie. — Dèb, tournois. Ains. —Mais, avant.
Abaier. —Aboyer, crier, rire, Aire. —Famille, race.
aspirer, désirer. Axrler s\ — S'irriter , s'impa-
Açaindre. — Enceindre, saisir. tienter.
Aeesmi. — Coquet , joli. Alaussier. — Louer , exalter.
Achaison, ochuon, acfmson.— Alejance.— Fidélité, soulagement.
Motif , occasion; , accusation. Aloignier. — Eloigner.
Achationcr, ache tonner.— Ooea~ Aloser.— Louer, vante?, conseiller.
sionner, embarrasser, accuser. Ambler. -*- Voler , aller le pas
Adès. — . Toujours, de suite. d'amble.
Adesier. — Adhérer , toucher , Amendement. — Reaède , gué-
caresser. ri son.
Adomogier. — Rendre hommage, Amtor , amaour. — Amant.
caresser, s'approcher. Amer. — Fiel.
Ai. — Age , vie, Amoloier. — Toucher, amollir.
Aeschiè. t* Garni , amorcé. Amont. — En haut.
Afatoment. — Perfection. Andew. — Doré , bkmeV.
Affier. — Affirmer* Angoisteux. — Triste , souffrant
Afflerir. — Appartenir, intéres- Annoter. — Ennuier , veier.
ser , se termine*. Aorer. — Adorer.
Afiner. — Finir,, aohever. . Ampartstroit. — Tout-à-fait.
Afoler , afoleUr. — * Etourdir , Anquant. — Quelqu'un , ohacun.
rendre fol. Apaier. — Apaiser , satisfaire.
Ahait , ahatie. — Joie , plaisir , Apkrent. — Extérieur.
lutte , hâte. Apendre. — Dépendre.
AU.urr A)d«,.jfcfe, vie. AppareilUer. — Préparer, dis-
Aiguë. — Eau. pose», .
193
Appeler. — Citer en justice , Atorner. -- Préparer , arranger.
accuser. Atraire. — Attirer , séduire.
Araisnier. — Parler , raisonner. Aval. — En bas.
Ardement. — Hardiesse. — Feu. Aubor. — Bois blanc, tendre.
Ardure. — Feu. Aùner. — Assembler.
Arroy. ~ Ordre , arrangement. Auque. — Toujours , partout.
An , art. — Brûlé. Autel. ~ Tel.
Assoier. — Mettre à l'épreuve. Autreeti. — Comme , de même.
Assentir. — Préférer , consentir. Avenant. — Aimable , gracieux.
Assoaiger. — Adoucir , soulager. Aven. — Envers , a l'égard.
Atson. — Au sommet, au but. Avilenir. — Avilir.
Astenanee , atenence. ~ Atta- Avis , il m'est. — Il me semble.
chôment , fidélité , abstinence. Avoué. — Serviteur , protecteur.
Atendance. -- Attente , espoir.
B.
Bacheler , bachelor. — Jeune Bès. — Bec.
chevalier , jeune homme. Besloi , de. — De travers.
Bacon. —Porc. Blason. — Écu.
Baer. — Désirer , attendre. BUutengier. — Diffamer.
Bail, baillie. — Tutelle, puis- Bobanee , bobant. — Fierté,
sauce , seigneurie. vanité , luxe , plaisir.
Barat. - Tromperie , fraude. Boen , boin. — - Bon , bien.
Barre. — Barrière. Bon. — Plaisir , ce qu'on aime.
Baudement. — Gaîment. Bordon. — Parties naturelles de
Baudise, baudour.— Amabilité , l'homme.
gatté. Bosoflé. ~ Gonflé , ventru.
Béanêe. — Désir , attente. Boton. — Bourgeon , bouton de
Béer* — Désirer , attendre. fleur , objet sans valeur.
Bende. — Faction , parti . Bouder. — Boucher.
Benéi. — Béni. Bregier. — Berger, fainéant.
Beneuré. — Heureux , né heu- Bricon. — Sot , dupe.
reusement. Broil. — Broussaille.
c.
Ça jus. —Ici-bas. Cendreus. — Qui garde le coin
Campegnois. ~ Champenois. du feu.
195
Chaance, chéance. — Chance. Consirée. ~ Désir, poursuite,
Chaloir. ~ Importer. privation.
Chaoir. — Tomber , échoir , ar- Contendre. — Prétendre, dispu -
river. 1er, s'opposer.
Chartre. — Prison. Contenement. — Continence,
Chasti — Chétif, châtié, victime, tempérament.
chaste. Contens. — Débat.
Chastoier. — Réprimander. Conlrovaille. — Mensonge.
Chaut , il. -- 11 importe. Convenance. — Engagement ,
Chenu» — Vieux , chauve. traité.
Çheoit,il. — U échoit, il arrive. Convoier. — Escorter.
Chevance. — Profit , chance. Cop. — Coup.
Chief, à* — Au but. Colpe , corpe. — Faute.
Chière. — Mine, figure. Corage. — Intention, volonté.
Chiès. — Chef, tête. Coraument , corelment. — De
Choisir. — Voir. cœur.
Cinies. — Guenilles , torchons. Coraus amis. — Amis de cœur.
Clamer. — Avouer, appeler, ac- Corroie^ cuir (Tune. *— C'est sans
cuser, réclamer. doute ce que les poètes du moyen-
Coint. — Beau, aimable. ' âge nomment le jeu de boute en
Coi. — Tranquille. courroie.
Colpe. — Faute. Covretour. — Couverture, prétexto,
Commandise. — Ordre, recom- masque.
mandation. Coureur. — Messager.
Comparer. — Acheter, gagner. Courpe. — Faute.
Conduit. — Sauf conduit. Covert, en — En secret.
Confort. — Consolation. Créanter. — Confier, croire *
Conoissance; — Intelligence \ promettre.
conscience, reconnaissance. Criendre. — Croire, craindre.
Conroi. — Ordre, soin. Croire. — Prêter, se fier.
Consaus. — Conseil , rapport, Cuens. — Comte.
récit , conseiller. Cuider, cuidier. — Croire, espérer,
Consentir. «— Admettre. présumer, craindre.
Consievir, consuir. — Suivre, Cure. — Soin, souci, garde.
poursuivre, atteindre.
15
19û
D.
Dangier. — Obstacle, souffrance, Dessevrance. — Séparation.
refus , crainte, soupçon, pou- Dessevrer, — Séparer.
voir , mari. Désirée. •— Désir, bien aimée.
Débouter. — Mettre hors , re- Desloier. — Retarder.
foser. Despire. — Mépriser.
Decevanee. — Tromperie, dé- Desrainier. — Causer, raisonner.
ceptîon. " , Desroi. — Désordre, ma), faute.
Déduit. — Joie, plaisir. Destourbier. — Désagrément,
Deseslance. — Malheur, chagrin. obstacle.
Défiance. — Défi. Destraindre. — Forcer, attrister.
De fois. — Défiance, infidélité, Destrois. -- Vaineu, obligé,
trahison. écrasé, écarté, malheureux.
Deîaier. ~ Relarder. Des'vé. — Fol,
Delès, — A côté. Devinne. -- Ruine.
Délis. — Plaisir. Devis. -- Désir, souhait, plan,
Delitex. — Délicieux. propos, projet, état, conven-
Demaine. — Domaine, maison, tion.
vassal. Deviser. ~ Causer, décrire, se-
Demanoir. — Rester. parer.
Démériter, se. — Se plaindre. >Doel, duel. — Deuil.
Démesuré. — Fol, excessif. Doinst, qu'il. — Qu'il donne.
Demorance, demorée. — Relard. Dois. — Source, lit d'un ruisseau.
Denrée. ~ Ce qu'on a pour un Donoier , dosnoier. ~ Caresser,
denier. conter fleurette. Dosnoiement :
Départir. — Abandonner, trahir, caresse, doux propos.
partager , accorder. * Doutance.-- Crainte, doute.
Déport. — Plaisir, joie. Douter. —Craindre.
Dervé. — Fol. Droit, droiturier. -- Juste, sé-
Desavancer. ~ Reculer, contra- vère, juge, seigneur.
rier. Droiture. — Droit, justice, sévé-
Desavenir. — Arriver malheur. rite.
Deseonsellié. — Abandonné, sans Dru. — Ami, favori, amant.
conseil. j)ui. — Deux.
Desdaing. — Querelle, haine. Durement. Beaucoup.
Desguiser , se. — Se degoiser , Durer. — Vivre, attendre, sup-
chanter. , porter, se résigner.
Deshait. - Malheur, chagrin .
'»■ »"^
195
Effréer. — Effrayer, émouvoir, Errer. — Marcher, courir.
inquiéter, agiter. Esbanoier , *' — Se réjouir ,
Embalsamê. ~ Embaumé , en s'amuser.
bonne odeur. Esbaudir. — Être gai, aimable.
Embaufamé. -- De bon renom. Esbaudise. 1 — G aï té, amabilité.
Embler. — Voler. Escftw. — Avare, fuyard, lâche,
Embroije. — Souillé. pillard.
Empuisnier. — Empoisonner. Esclire. — Exclure , interdire.
Enamouré. — Amoureux. Escondire. — Refuser, contredire.
Encombrer. — Embarrasser. Escomenter. — Excommunier.
Enfès. — Jeune. Esgard. — Attention , volonté,
Engenrer. — Engendrer. ordre.
Engignier. — Tromper. Esgaré. — Fol, ineertain,embar-
Engrans. — Hardi, entreprenant, rassé.
EnmUudrer. — Améliorer. Esligter. — Choisir.
Enossé. — Pénétrant, enraciné. Eslongier. — Éloigner »
Emprendre. — Entreprendre. Esmai, esmaiance. 4 * — Émoi,
Enscient, ensient. — Escient, trouble, agitation, inquiétude.
avis. Esmer. — Estimer, évaluer.
Ensément. — De même, ensemble. Esmeré, — Pur, épuré.
Ensi. — Ainsi, aussi. Esperitaux. — Spirituel, divin.
Entendre. — Faire attention , Esploit. — Succès.
tendre. — Penser. Esploiier. — Réussir, faire des
Entente , entent ion. — Pensée , exploits.
désir , attention , espérance. Espondre. — • Exposer, proposer.
Ententis. — Attentif, réfléchi, Esprendre. — Éprendre, prendre.
désirant. Esrant, tout. — A la hâte.
Entredeux. — Fente, abîme, Esraument. — Tôt, de suite.
terme d'escrime. Essai.*-- Epreuve.
Entreoblier. — Oublier. Etsaier. — Mettre à l'épreuve.
Envis, o. — A contre cœur. Estai. — Étalon, combat, coup,
Envoùeure,envoi88erie. — Gaîté, étage, établi, pieu, boutique,
amabilité. table. — Aplomb, confiance.
EnvoUU. — Gai, aimable. Estant -- Debout, dressé.
Er rement. — Tas , marche , Ester. — Être, se dresser, rester.
conduite. à l'écart.
196
Estevoir 9 estovoir. — Nécessité , Estrange. — Étrangère.
circonstance. Estriver. — Combattre, quereller.
Estorer. — Dresser, élever. Estuet, il. — Il faut.
Estoura, il. — Il faudra. Esvos, — Voici que.
Etor. — Choc, combat. Eur. — Bonheur, destinée, cir-
Estoutie. — Folie, impétuosité. constance, inspiration, heure.
Eslre. — Existence, procédé.
F.
Vaillance, faille. — Faute, men- Fius. — Fils.
songe, lâcheté, relard. Flebe. — Foible, disgracié.
Fain,tis. — Paresseux, menteur. Foie. — Fois.
Faitement. — Tout-à-fait, par- Folage. — Folie, sottise.
faitement. Foloier. — Être fou, faire des
Faveur. — Causer, raconter. sottises.
Fat». — Hêtre, trompeur, fols. Forment. — Beaucoup.
Fausser. — Tromper, trahir. Fors. — Excepté, dehors.
Faut, il. — II manque. — Ils Fox. — Fol, faux.
faurront : ils manqueront. Franc. — Noble.
Fel, félon. — Traître. Franchise. — Noblesse, puis-
Férir,fierir. — Frapper, porter, sance.
Fermer. — Fortifier. Frété. — Chargé, garni.
Fi, de. — Par ma foi, sans doute.Ftier. — Dehors, mesure, prix.
Fis. — Certain. Fuiron. — Furet.
G.
ê
Gaignon. — Chien de basse-cour. Gonfanonier. — Porte-étendart.
Gailier. — Protéger, défendre, Graindre. ~ Plus grand.
se garder, voir venir. Gré, — Merci, vouloir.
Galée. — Galère. Greigneur. ~ Plus grand.
Garton. — Valet. Grevain. — Grave, pénible.
Gehir. — Dire, avouer, se plaindre. Grever. — Opprimer, attrister.
Gemme. — Perle, pierrerie. Gries, grief, — Dur, pénible.
Gengler. —Parler, médire. Guenchir. — Fuir, éviter.
Gésir. — Coucher. Guerredon. — Récompense
Gîé. — Je. Guerpir. — Fuir.
Glui. — Paille. Guier. — Guider.
TF^^^^Pi
197
Guilleor. ~ Trompeur. GuUler. -- Tromper, jouer.
H.
*
Hait. — Gré, bonheur, gatté. Heur. — Sort. — Mes heur :
Haitié. — Joyeux , heureux. Malheur.
Hamas — Équipage. Hir étage. — Domaine, fief, rente
Héer. — Haïr. féodale, droit.
Herbergage. — Asile, logement. Hoir. — Vassal, héritier.
Herberger. — Loger. Hui. — Aujourd'hui.
Herpe. — Harpe. Huis. — Porte, œil.
I.
lex. -—Yeux. Ir étage. — Héritage, rente,
Iers, j\ — J'étais, je serai. droit.
lert, il. — 11 sera. Irié. — Passionné, colère.
Huec. — Là , ici. Isnel. — - Prompt , rapide.
Ingromance. — Nigromancie. Issir. -— Sortir. — Istrai: Je>
Ire. — Colère, passion. sortirai.
Irer. — S'emporter, s'impatien- Itant. — Aussi , autant,
ter.
J.
Jamrne — Perle, pierre fine. Jovent. — Jeunesse , gàité.
Jengleor. — Menteur, bavard. Juïse. — Jugement, supplice.
Joise. — Justice, supplice. Jus. — En bas.
Jo/i. — Gai, aimable. Justicier. — Juger, commander»
Jornaux. — Du matin. dominer , punir.
Justice. — Justice, peine, sei-
gneurie.
K.
Kachière. — Chasseur. Keuillir. — Cueillir.
Kemaigne. — Peut-être pour es-
che vin, ou chevetaigne, capitaine/ m
198
L.
laper. <— Enlacer , lier. Liément. — Gaîment.
Laidangier. — Quereller, outra- Lige. — Vassal, fidèle-
ger. Licence. — Lien féodal, fidélité.
Lannier. — Oiseau de proie. Loer. — Vanter, conseiller.
Las. — Vaincu, faible, malheu- Loier. — Louer, payer.
reux. Losengier. — Parler , flatter t
Lèauté. — Loyauté. tromper Flatteur, médisant,
Zè». — A côté. trompeur.
Lié. — Content. Loudier — Grossier, vilain.
M.
Maettrie. — Maîtrise, art. Max. Maux.
Main. — Matin, demain. Mehaigner. — Blesser, foire du
Maindre. — Rester, demeurer. tort.
Mains. — Moins, moindre, beau- Méller, — Brouiller, faire battre.
coup. Membrer. Se souvenir.
Mais. — Plus, mal, jamais. . Mendre. — Moindre, mineur.
Maisnie. Maison, royaume. Menecier. — Menace.
Maistrier. — Maîtriser, dominer. Merir, — Payer, gagner.
Malage. —Mal, maladie. Merrien. —Bois.
Mûleurté. — Malbeur, méchanceté. Mesestance. — Malheur.
Maltaleniis. — Méchant, mal in- Mesnie. — Maison.
tentionné. Mesure. — Sagesse, médiocrité.
Maltraire — fyiredumal, être Mieudre. —Mieux, meilleur.
malheureux. Miex. ~ Mieux.
Manaie/manaje. ~ Ménage- Mire. — Médecin.
ment, maison, mémoire, ce qui Mireor. — Miroir, modèle.
reste. M oie. — Mien,
Manoie — Maison, domesticité, Mont. —Monde.
dépendance. Morriem. — Malade, mourant,
Mar. — Par malheur. fol , lâche, faible.
Mou. — Mal, méchant. Jforf.^-- Tué , mordu.
Maullé. — Dressé, habitué, forgé. Moudrir. — Tuer.
Montaient. — Méchanceté, colèrt Mouvant. -- Mobile. .
Mauv/s. — Alouette hupée. Muer. — Changer, être infidèle.
1
199
N.
Navrer» — Blesser. Notant. — Rien , néant.
Ne* , mit. — Pas môme. Noif, nota. — Neige.
Ne». — Net , pur. Nouvelier. — Inconstant.
Nieeti. — Niaiserie , timidité. Nus. — Aucun.
0.
, od. — Avec. Outrageus. — Violent, présomp-
Oan. — D'or en avant , jamais, tueux.
Occumr. — Obscurcir. Outréement. — A outrance, avec
Ocheson , ochoison. — Occasion, excès , follement.
motif, accusation. Outrequidier. — Présumer, être
OeJ, oil. — Œil. fat, fol.
Oit. — Héritier , vassal. Outrer. ^— Excéder, être furieux,
Oir. — Entendre. être maltraité , maltraiter ,
Ord , Ort. ~ Sale , souillé. outrager.
Osté, ostel, osteux. — Logement. Ouvrer. — Travailler.
Ot t U. — Il eut , il a.
P.
Polestiaus : — Pelles. Per. — Pair de France.
Paour. — Peur. Père. — Paire, couple.
Par. — Superlatif, redoublement Père. — Vert pâle.
mis devantes verbes, ex: fait et Pers, il. — Il parait.
parfait. Pesanee. — Malheur, chagrin.
Pardon. — Temps perdu, perte. Peser. — Contrarier.
Parfont. — Profond. Pesme. — Très mauvais, laid.
Parlement. — Conversation, ren- Pieço. — Il y a longtemps.
dez-vous. Pis. — Poitrine.
Parson. — Part, droit, revenu. Plaige. — Caution.
Partir. — Partager, donner. Plantée* — Abondance.
Paseour. — Temps de Pâques. Pteige. — Caution, garant.
Pontonnier. — Homme de rien. Plevir. — Jurer, garantir.
Pensis — Pensif, rêveur. Potsté. — Puissance.
Peour. — Payeur, débiteur. PoettU». — Puissant.
i
i
200
Porquant. — Pourtant. Premier, — D'abord.
Potence. — Membrum virile. Prison. — Prisonnier.
Poumon. — Pomme. Proière. — Prière.
Pourpene. — Réflexion, raison. Ptouvoet. — Prévost.
Quant que. — Tout ce que. Querre. — Chercher.
Quaroler. — Danser, se réjouir. Quidier. — Croire , présumer ,
Quarrel. — Flèche. craindre.
Que. — Car, puisque. QuUtement. — Absolument.
Quens. — Comte. Qui*.—* Cherché, trouvé, acquis.
R.
Ration. — Médiocrité. Remanoir. — Rester.
Ramembrance , ramenbre. — Remembrer. — Se souvenir, rap-
Souvenir. peler.
Ramentevoir. — Rappeler, redire. Remès. ~ Resté, délaissé.
Ramporner. — Gronder, repro- Remirer. — Regarder.
cher. Renoié. — Renégat.
Ramer, r attiser. — Rosser, ren- Renverdie. — Poésie qui chantait
verser. le printemps, chanson dansée
Ravoier. — Remettre en bonne' autour du mai.
voie. Renvoisiè. -- Gai, aimable.
Recet. — Retraite. Repairer, repérer. — Habiter, se
Becorder. — Rappeler , répéter, retirer, vivre.
accorder, rapporter. Reprendre. — Protéger, désirer,
Reeouë, reteous. — Délivré. blâmer.
Recréant. — Las, vaincu, dé- Reprovier. — Reproche, sentence.
goûté. Resnablement. — Médiocrement.
Recroire. — Etre fatigué, renon- Respeus. — Réponse.
cer. Ressoignier. — Craindre.
Refui. — Refuge. Retollir. — Reprendre.
Regéhir. — Redire, avouer. Retraire. — Accuser, reprocher,
Règne. — Royaume. retirer, trahir, fuir.
Relenquir. — Abandonner. Retraitement. — A regret.
Remaindre. — Rester, demèti- Retruisje. — Je retrouve.
rer. Révéler. — Se révolter, résister.
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Revertir. —Revenir, retomber. Rom. « Rets, filets.
Ribaut. — Portefaix, valet. Route. — Troupe, gens.
Rien. — Chose. Rouvesons. —Rogations.
Rimoier.— Rimer, faire des vers. Rover. — Demander.
Sachier. — Secouer, arracher.
Sade. — Aimable, gracieux.
Sajeite. — Flèche.
Sûrement* ~ Serment.
Saner* — Guérir.
Saouler. — Rassasier.
Saveler. — Rassasier.
Sauf y tous. -— Sauvé.
Sauté. — Saut, espace franchi.
Séance. ~ Bienséance , conve-
nance.
Semondre. — Avertir, convoquer.
Séné. — Sensé.
Seoir. — Convenir.
Serre. — Prison , clôture.
Sers. — Serf, serviteur.
Seurtance, — Assurance, gage.
Sevrer. — Séparer.
Signacle. — Signe de croix.
Signori. - Respecté, dominant.
Soie. — Sien.
Sois. -- Soif.
Solaeier. — Consoler, amuser.
Solas. ~ Soulagement, plaisir.
Soloir. — Avoir coutume.
Son. — Sommet, but.
Son. — Chanson.
Sonet. — Chansonnette.
Songis. - Attentif, rtveur.
Sorouidanee. — Présomption.
Sormené. — Mal mené. — Terme
d'escrime.
Sorporté. — Mal traité. — Terme
d'escrime.
Soudée. — Solde, gain, ce qu'on
a pour un sol.
Souef. — Doux, suave.
Souffraite. ~ Gêne, privation.
Soustenail. — Appui.
Suens, sui. — Ses, siens.
T.
TaiUaument. — Avec insistance, Tendre. — Fol, faible.
d'une manière incisive Tenson. -— Querelle.
Taint. — Pâle. Têts. — Frotté, nettoyé.
Talent. — Désir, pensée, inten- Tès t teus t tex. — Tel.
tion.
Thumes. — Tunis.
Tans. — Temps, fois, quantité. Tieuls. — Tels.
Targier. — Tarder.
Teche. — Tache, vice.
Temoing* — Preuve, fidélité .
Tençon. — Querelle, dispute.
Tollir. —Enlever.
Traire. — . Tirer, ressembler, tra-
hir, attirer, séduire, tromper.
16
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Traitour. — Traître. Trestour. — Tristesse, mal, mau-
Travaillier. ~ Tourmenter. vais tour, méchanceté.
Travault, qu'il se. — Qu'il se Triarcle. — Thériaque, remède,
fatigue. Truisje. — Je trouve.
u.
(former. — Travailler.
V.
Vain. — Maigre, vide.
VaxUler. — Hésiter, pencher.
Véer. — Défendre, refuser.
Vermeus. — Rouge.
Vertu. — Puissance.
Vierté. ~ Vérité.
Vilonic. — Acte méprisable.
VUtance. — Lâcheté. •
Vit. — Visage, vif, vivant, ap-
parent. — Ce m'est vis : il me
parait.
Voir. — Vrai.
Vueuil. — Vœu, dés».
TABLE.
Recherches sur la vie et les ouvrages de Thibault IV,
Comte de Champagne, V.
Chansons d'amour , 3.
Jeux-Partis , dialogues et pastourelles, 76.
Chansons religieuses et historiques, 112.
Notes et variantes , 129.
Pièces diverses, 16S.
Glossaire. 191.
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